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Hamlet Machine : le 3ème oeil de  L'IA

Ou comment l'Occident, en 1979, s'est soigneusement arrangé pour ne pas voir ce qu'il fallait voir

Nous ne comprenons pas toujours ce qui nous arrive lorsque cela nous arrive. Ainsi en est-il de la déflagration qu'aurait pu être la sortie de Hamlet Machine en 1979, déflagration qui, finalement, n'a jamais eu lieu. Cette œuvre hors-norme avait pourtant tout ce qu'il fallait, sur le fond comme sur la forme, pour nous alerter sur son ampleur et sa portée. Dominik Barbier, avec une acuité extrême, parle de diamant. Mais voilà : personne n'a voulu voir le feu à l'intérieur.

Il y a comme un angle mort béant dans la réception de Hamlet Machine. Cette pièce n'a pas été écrite sur l'agonie de la RDA, mais sur l'agonie de la modernité occidentale tout entière. Et 1979 est précisément le moment où cette agonie devient visible – mais où personne ne veut ou ne peut encore la voir. C'est ce point de vue et ce chantier que je prolonge ici après l'avoir introduit dans mon ouvrage L'IA vertige des angles morts, chantier à réouvrir dans le contexte de déploiement d'une actualité mondiale emportée par l'appétit sans fin des trois empires (chinois, américain, russe), le tsunami computationnel et les fantaisies liberticides des césars du moment.

J'ai pour ma part rencontré Heiner Müller à deux reprises durant l'été précédant sa disparition en décembre 1995, alors que j'accompagnais Dominik Barbier dans le projet de création de la version opéra électronique de Hamlet Machine. De nos discussions, il apparaît très clairement que Müller avait une conscience aiguë du caractère singulier et prémonitoire de son texte, mais qu'il n'avait pas alors, dans le milieu du théâtre, d'interlocuteurs pour en assumer la puissance.

Genèse d'un diamant noir

En 1979, un événement déterminant précède immédiatement la publication de Hamlet Machine : Müller est invité comme "Writer in Residence" à l'Université du Texas à Austin en 1975-1976. Ce séjour de neuf mois aux États-Unis le fait voyager au Texas, sur la côte ouest, au Mexique et à Porto Rico. Cette expérience transforme sa vision et influence directement l'écriture de Hamlet Machine (1977). Au même moment, Günther Anders termine le tome 2 de L'Obsolescence de l'homme et Jean-François Lyotard publie La Condition postmoderne. Étrange synchronie.

Le 30 janvier 1979, Mauser et Hamlet Machine sont créées au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis dans une mise en scène de Jean Jourdheuil. C'est la première mondiale de Hamlet Machine. La même année, les Éditions de Minuit publient le volume Hamlet Machine précédé de Mauser et autres textes, traduit par Jourdheuil et Schwarzinger.

Bernard Sobel avait déjà monté Philoctète à Gennevilliers en 1970 et 1976. La Bataille, mise en scène par Manfred Karge et Matthias Langhoff pour la Volksbühne, est présentée à la Fête de l'Humanité, puis au TNP de Villeurbanne et à Saint-Denis. Jean Jourdheuil devient le principal "passeur" de Müller en France – traducteur, metteur en scène, théoricien. Il le rencontre à la Schaubühne de Berlin-Ouest dans les années 1970.

Jean-Pierre Morel découvre le texte en 1979 et s'en fait l'écho dans La Quinzaine littéraire : « la sensation presque physique, proche d'une commotion, d'avoir rencontré un écrivain ». L'accueil est complexe. Morel explique qu'en 1979, on était tenté de lire Müller dans la lignée des dissidents soviétiques, des opposants polonais, de Kundera ou Danilo Kiš, dans le courant de pensée antitotalitaire alors dominant.

Mais Müller déjoue cette lecture simple : il n'est pas un dissident, il reste en RDA, il est un "communiste contestataire". Il dialogue avec la "pensée française" : Foucault, Deleuze, Baudrillard, Lyotard, Virilio, et s'intéresse au concept de "machines désirantes" de Deleuze et Guattari (L'Anti-Œdipe) depuis le début des années 1970.

Le mot "machine" est bien sûr une référence directe à Shakespeare. Il apparaît dans Hamlet, acte II, scène 2, dans la lettre qu'Hamlet écrit à Ophélie et que Polonius lit à la reine Gertrude : Thine evermore most dear lady, whilst this machine is to him, HAMLET. Le mot ne désigne rien d'autre alors que son corps.

En 1979, le Théâtre de l'Europe, nouvellement créé à l'Odéon, présente quatre soirées intitulées "Heiner Müller : De l'Allemagne". C'est une consécration dans les milieux théâtraux et intellectuels parisiens. La même année, Müller reçoit le Mülheimer Dramatikerpreis en RFA pour Germania. Mort à Berlin. Il est célèbre mais incompris à l'Ouest (RFA, France, États-Unis) et accepté mais censuré à l'Est. Sa situation ne changera qu'au milieu des années 1980 avec la période gorbatchévienne.

1979 marque donc le moment de convergence où Müller, qui a absorbé l'expérience américaine, est révélé simultanément à la France et à l'Allemagne de l'Ouest par des intellectuels, traducteurs et metteurs en scène qui comprennent qu'il n'est ni un propagandiste socialiste ni un simple dissident, mais un penseur tragique de l'échec du communisme et de la fin de la culture européenne. Le diamant Hamlet Machine leur reste pourtant totalement inaccessible.

Le grand paradoxe

La littérature académique et critique sur Hamlet Machine est abondante, mais elle reste totalement prisonnière de cadres interprétatifs datés et obsolètes, rendant impossible la possibilité de voir la nature réelle de l'œuvre et sa portée prophétique. Les lecteurs n'y ont jamais vu son feu intérieur, trop occupés par la critique du socialisme réel, par l'impasse de la RDA, par la déconstruction postmoderne du sujet, par la paralysie de l'intellectuel face à l'Histoire, par les questions de genre (Ophélie vs Hamlet), par le dialogue avec Shakespeare et Brecht.

Tout cela a permis de neutraliser une autre lecture de Hamlet Machine, celle d'une prophétie du présent occidental – c'est-à-dire de notre propre condition après la chute du Mur, après la "fin de l'histoire", après la victoire supposée du capitalisme libéral.

Pourquoi ce point aveugle ? La critique l'a lue à travers le prisme de la Guerre froide – comme un texte sur l'Est, sur l'échec du communisme. Mais Müller, après son séjour américain, écrit sur l'Ouest autant que sur l'Est. La "société de consommation manière Coca-Cola" devient pour lui un matériau. La phrase d'ouverture – J'étais Hamlet. Je me tenais sur le rivage et je parlais avec le ressac BLABLA, dans le dos les ruines de l'Europe – ne concerne pas seulement la RDA mais toute la culture européenne.

Relisons Hamlet Machine aujourd'hui. Mon drame ne se joue plus"traduit l'impossibilité de l'action politique, la paralysie des intellectuels face aux catastrophes – climat, migrations, techno-capitalisme. Je ne joue plus évoque le refus et l'incapacité de jouer son rôle historique, l'opt-out généralisé. La machine, ce n'est plus la bureaucratie soviétique mais l'automatisation algorithmique, l'IA comme "sédiment" justement. Les morts qui ne se taisent pas sont les fantômes du colonialisme, de l'Holocauste, de l'extractivisme qui reviennent hanter l'Occident et notre présent d'effondrement climatique et de militarisation.

En 1990, après la chute du Mur, Müller ne triomphe pas. Il dit : L'unité allemande est une humiliation. Il comprend que ce n'est pas la victoire de la liberté mais l'absorption dans le "négatif du capitalisme". Il refuse la linéarité dialectique (marxiste) de l'Histoire. Il fragmente, stratifie, compresse au lieu d'expliquer. Il fait parler les morts, les vaincus, les exclus de l'Histoire officielle. Il crée une forme qui résiste à la digestion par l'appareil culturel.

Anders, l'autre proscrit

La raison pour laquelle la critique n'a pas vu la dimension prophétique de l'œuvre pour l'Occident contemporain est peut-être la même raison pour laquelle nous ne savons pas voir et comprendre ce qui advient avec l'IA. La myopie avait déjà frappé l'œuvre de Günther Anders, auteur de L'Obsolescence de l'homme, dont le premier tome ne fut traduit en français qu'en 2002 – avec juste quarante-deux ans de retard – et le tome 2 en 2011.

La thèse centrale d'Anders était limpide : notre capacité de fabrication dépasse notre capacité d'imagination. Nous produisons un monde que nous ne pouvons plus nous représenter. Cela résonne évidemment directement avec la "machine" de Müller (nous devenons les pièces de nos propres productions) et avec le sédiment-IA (nous créons des systèmes dont nous ne maîtrisons plus les implications).

Anders parle des "utopistes inversés" : au lieu de rêver un monde qu'ils ne peuvent produire, les humains modernes produisent un monde qu'ils ne peuvent plus rêver ou même imaginer.

Anders a été délibérément ignoré en France pendant plus de cinquante ans. Cousin de Walter Benjamin et ex-mari d'Hannah Arendt, mais avec un style non académique. Il refusait le jargon philosophique par urgence politique. Il assumait son rôle de "semeur de panique", et sa pensée était trop radicalement critique de la modernité technologique.

Anders et Müller ne se côtoyaient probablement pas mais travaillaient en parallèle sur le même diagnostic. Pour Anders : la honte prométhéenne face à nos machines. Pour Müller : Hamlet devenu machine, incapable d'agir. Tous deux pensent Auschwitz et Hiroshima comme événements définitifs qui changent la condition humaine.

L'art de ne pas vouloir voir

Nous pourrions dire qu'avec Georg Groddeck (1866-1934), Günther Anders et Heiner Müller, l'époque aura consacré beaucoup d'énergie À NE PAS VOULOIR VOIR. (Je consacrerai un prochain article à la "balkanisation" de la pensée de Georg Groddeck par les lacaniens.)

Le mécanisme du "ne pas vouloir voir", singularité sensible du XXe siècle, permet de maîtriser les techniques d'évitement. Le siècle a développé tout un arsenal : l'académisation (on rend le texte illisible en thèse universitaire), la pathologisation ("il était fou" – Artaud, Reich, Groddeck), la diabolisation ("compromis nazi" – Heidegger), la folklorisation ("c'était un original" – Illich), l'oubli actif (on ne traduit pas, on ne réédite pas – Anders), le retard stratégique (quarante-six ans pour traduire Anders).

Conclusion : le diamant, toujours là

Le diamant de Müller est toujours là, intact. Il continue de briller dans l'obscurité de nos angles morts, attendant que quelqu'un consente a en voir le feu intérieur. Car Hamlet Machine ne parlait pas seulement de la fin d'un monde – celui de la RDA ou du communisme –, mais de la fin d'un âge : celui où l'homme croyait encore pouvoir se représenter le monde qu'il fabriquait.

Aujourd'hui, face à l'IA, face aux algorithmes qui stratifient nos existences, face aux catastrophes que nous produisons sans pouvoir les imaginer, nous sommes exactement là où Müller nous avait placés en 1979 : sur le rivage, parlant avec le ressac, BLABLA, dans le dos les ruines de l'Europe – et maintenant celles du monde entier.

Étrange ironie : il aura peut-être fallu l'IA elle-même – ce "sédiment" de nos savoirs dominants, cette machine qui nous révèle nos propres angles morts – pour nous permettre enfin de voir Müller. Comme si la machine devait devenir notre troisième œil, celui qui nous force à regarder ce que nous avons si longtemps refusé de voir. L'IA ne nous sauve pas, mais elle nous montre, impitoyablement, la vérité de notre condition : nous sommes devenus Hamlet-machine, incapables d'agir, parlant dans le vide, pendant que les ruines s'accumulent.

La question n'est plus de savoir si nous comprendrons. La question est de savoir combien de temps encore nous mettrons à refuser de voir ce qui nous regarde en face. Quarante-six ans pour Anders. Quarante-six ans et toujours rien pour Müller. Combien pour l'IA ? Combien avant que nous acceptions de regarder le diamant sans détourner les yeux ?

Le siècle, décidément, aura déserté ses angles morts et banni ses vigies.

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