Autour de la table ronde
Enjamber le débâtissement du monde
Festival Quartier du Livre
27 mai
18h00- 19h45
salle Pierrotet, Mairie du 5e, Paris
entrée libre
Carole Labédan est thérapeute, chercheuse, conférencière et autrice, pionnière de la psychothérapie transgénérationnelle francophone. Depuis plus de vingt ans, elle développe l’«Analyse Transgénérationnelle » (Analyse TGL), une approche originale mêlant psychanalyse, psychogénéalogie et pensée énergétique chinoise. Ses recherches explorent la manière dont les héritages familiaux, les silences et les traumatismes influencent la construction de soi. Elle s’intéresse particulièrement à la capacité de chacun à transformer cet héritage sans en faire une fatalité. Son travail relie également les dimensions psychiques, corporelles et spirituelles des liens aux ancêtres.
Publications: Patrice Pantin (éditions Rhinocéros), Inceste, la réalité volée (éditions Bréal)
Rana Gorgani, née en Allemagne d’une mère iranienne et d’un père kurde, est une artiste et figure majeure de la danse soufie contemporaine. Initiée très jeune à la spiritualité soufie àtravers le daf et ses voyages en Iran, elle fait de la danse un chemin artistique et spirituel. Formée en philosophie, théâtre et ethnomusicologie, elle fonde en 2009 la compagnie L’ŒilPersan, dédiée aux danses persanes et d’Asie centrale. Elle œuvre à transmettre une vision ouverte et universelle du soufisme, où la danse devient un accès au sacré et à l’extase. Ses créations et ateliers mêlent traditions soufies, recherche anthropologique et collaborations artistiques internationales. Elle vient de terminer l’écriture d’un roman.
Rachel Deghati est autrice, éditrice indépendante et commissaire d’expositions, engagée depuis plus de trente ans à la croisée de l’image, de l’écriture et du témoignage. Avec le photographe Reza, elle cofonde en 1992 l’agence Webistan, à l’origine de centaines d’expositions, de reportages et d’ouvrages. Ensemble, ils créent les associations Aina en Afghanistan et Les Ateliers Reza, dédiées à la formation aux médias et à l’image.
Depuis 2016, elle poursuit une œuvre littéraire sous le nom de Rachel D.
Elle fonde en 2023 la maison d’édition Sama, tournée vers une édition engagée et indépendante. Son travail explore sans cesse les liens entre création, transmission, culture et littérature.
Publications: Une part d’ombre, (édition Lirealest), L’écriture est un exil (éditions Sama). Elle a assuré la direction éditoriale de 33 livres du photographe Reza et a été co-autrice de 14 d'entre eux.
Besnik Mustafaj est un romancier, poète, essayiste et ancien diplomate albanais, né en 1958.
Formé dans l’Albanie communiste d’Enver Hoxha, il publie très jeune ses premiers textes
avant de jouer un rôle majeur dans la démocratisation du pays à partir de 1989. Ambassadeur
d’Albanie à Paris puis ministre des Affaires étrangères, il mène parallèlement une importante
œuvre littéraire traduite en plusieurs langues. Ses romans explorent les traumatismes du
régime communiste albanais avec une portée universelle, loin du folklore et du pathos. Depuis
2009, il se consacre entièrement à l’écriture et aux projets culturels liés au dialogue et à la tolérance.
Publications: Un été sans retour (Actes Sud), Entre crimes et mirages, l’Albanie (Actes Sud),
Les Cigales de la canicule (Actes Sud), Petite saga carcérale (Actes Sud), Le Tambour de
papier (Actes Sud), Un Albanais à Paris (Grasset), Doruntine fille-sœur (Actes Sud), Le Vide
(Albin Michel). Il a également publié en albanais et dans des éditions étrangères Un
autoportrait au télescope, La queue de la comète et Le rêve du docteur.
En 2027, Il inaugurera la collection Littératures étrangères aux éditions Sama avec la publication d'un roman.
Pierre Bongiovanni, né à Bordeaux en 1949, est auteur, penseur et responsable culturel, à la croisée de l’art, de la philosophie et des technologies. Il dirige de 1990 à 2004 le Centre international de création vidéo Pierre Schaeffer, pionnier européen des arts numériques.Depuis 2010, il est directeur artistique de la Maison Laurentine, lieu de résidence et de création fondé et animé avec Marie-Solange Dubès, accueillant depuis des centaines d’artistes en Haute-Marne. Il développe une réflexion critique sur l’intelligence artificielle, les territoires et les « angles morts » du numérique. Son œuvre mêle philosophie, psychanalyse, littérature et expérience artistique dans une pensée ouverte, sensible et archipélique.
Publications: Albapetra, Fragment d’humanité dans un village du monde (édition Sama), IA,Vertiges des angles morts (éditions Sama)
Quelques réflexions sur la notion de Débâtissement du monde
Un texte de Pierre Bongiovanni
Préambule
L'autrice Rachel Deghati, directrice des éditions Sama, propose le concept de « débâtissement du monde »: une notion pour penser les événements du monde contemporain. Elle emploie ce terme pour nommer sa trilogie littéraire dont le premier tome, Une part d’ombre, est publié aux éditions Liralest, et dont le second tome, Débordements, est en cours d’écriture.
Pierre Bongiovanni propose d’explorer les angles morts de l'intelligence artificielle à l'heure de son déferlement généralisé. Exploration que son essai IA, vertiges des angles morts (éditions Sama, 2026) poursuit dans une direction parallèle et complémentaire.
I. Le débâtissement du monde
Dans « bâtir », il y a la construction et le bas, quelque chose qui se désarticule. Ce mot porte une double signification : défaire ce qui était construit, mais aussi penser le monde pour construire à partir de ses potentiels. Ce qui se débatit, c'est le fil entre les générations, entre les savoirs, entre les cultures. Chaque époque transmet non seulement des connaissances, mais une posture au monde, une façon d'habiter l'incertitude. Quand cette transmission se rompt, une manière d’étre humain chancelle. Le débâtissement est un processus lent, profond, systémique qui fragilise la capacité collective à tenir ensemble ses propres contradictions.
Ce que le philosophe Jean-François Lyotard nommait en 1979 dans La condition postmoderne, nous le vivons maintenant comme expérience quotidienne de désorientation. Les grands récits (le progrès, la démocratie, l'humanisme) ne portent plus. Ils persistent sous forme de décors, de rhétoriques vidées de leur force : des mots qui circulent sans ancrage dans le réel. Jamais autant d'information n'aura été disponible, jamais aussi peu de savoir aura été partagé. La surproduction de discours produit de l'opacité.
II. L’enjambement
Le mot « enjambement » ne s'oppose pas au débâtissement, il l'enjambe, comme en poésie, où l'enjambement est précisément ce mouvement qui refuse de s'arrêter là où la syntaxe semblait exiger une clôture. Le sens continue, passe par-dessus le bord, trouve sa respiration ailleurs. Nietzsche ou l'enjambement comme condition de l'humain. Friedrich Nietzsche est, dans la pensée occidentale moderne, la grande figure de l'enjambement.«Ce qui est grand dans l'homme, c’est qu'il est un pont, et non une fin. »(Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue). Cela éclaire directement notre situation. Le débâtissement, au sens nietzschéen est le moment où une civilisation cesse d'enjamber, où elle s'arrête, se retourne, tente de redevenir une fin plutôt qu'un pont. Le nihilisme que Nietzsche diagnostiquait à la fin du XIXe siècle est précisément cela : La perte de la capacité à traverser.
La joie que Nietzsche nomme la joie du danseur, la joie qui dit oui au réel y compris dans sapart d'ombre est exactement la joie traversée que nous cherchons à défendre ici, la joie qui inclut la lucidité. D’autres textes de la littérauture universelle s’emparent de cette notion d’enjambement, Lamor fati, Les Mille et Une Nuits, Le ma japonais, Ibn Arabi, Rûmi,Derrida, Levinas...
III. Ce que cela préfigure
Face au débâtissement qui défait les structures portantes du sens, l'enjambement est une posture de résistance et de création pour traverser les ruines vers ce qui peut naitre de l'autre côté.La littérature est une pratique de construction, elle bâtit des mondes alternatifs.La poésie est une pratique de l’écart qui travaille la langue contre elle-même, ouvre des failles dans le sédiment du langage ordinaire.Il existe des mots qui arrivent au bon moment. Ils n’inventent pas ce qu’ils nomment. Mais leur apparition fait événement : soudain, ce qui était diffus devient saisissable. Débâtissement du monde est de ces mots-là.Mais dire que la littérature et la poésie sont des « perspectives joyeuses de non-renoncement »devant les dégâts du débatissement est une proposition à la fois magnifique et dangereuse.Magnifique parce quelle porte une vérité d'expérience. Dangereuse parce quelle pourrait devenir une consolation pour ceux qui lisent, dans un monde où le débâtissement frappe d'abord ceux qui n'ont pas accès à ces espaces-là. Il faut donc distinguer la littérature qui nomme le débâtissement, qui lui donne forme, le rend visible, supportable, partageable, et la littérature qui prétend le réparer.La littérature et la poésie sont peut-être les seules pratiques humaines qui refusent de résoudre ce qu'elles soulèvent. La philosophie cherche des concepts stables, la politique des décisions, la science des résultats. La littérature, elle, tient ouverte la blessure, elle fait du débâtissement une condition à habiter. La littérature nomme sans refermer.
Pierre Bongiovanni, mai 2026

