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L’I.A au coeur d’une croisade religieuse qui ne dit pas son nom

Le sédiment-IA nous dit-on est séculier, donc neutre. C’est la position officielle d'Anthropic, d'OpenAI, de Google DeepMind. L'IA serait un outil, une infrastructure, comparable à l'électricité ou à l'imprimerie. Neutre dans sa structure, colorée seulement par ses usages. On nous dit même que sa légitimité est avérée parce que scientifique.

Ces affirmations sont évidemment fausses. Et dangereuse, précisément parce qu'elles se croient vraies.

Le sédiment-IA a été construit dans un espace géographique, culturel, linguistique et temporel très précis. Ses corpus d'entraînement sont massivement anglophones, occidentaux, post-Lumières, post-protestants. Quand il parle de "valeurs universelles", il parle en réalité de valeurs qui ont une généalogie très précise, le droit naturel lockéen, l'individualisme possessif, la rationalité instrumentale, la séparation public/privé. Ce n'est pas de la neutralité, c’est du protestantisme sécularisé.

Max Weber l'avait vu  : le capitalisme moderne et la rationalité bureaucratique-instrumentale sont des enfants directs du protestantisme calviniste, de sa doctrine de la prédestination, de sa valorisation du travail comme vocation, de sa méfiance envers les médiations institutionnelles entre l'individu et Dieu. La rationalité occidentale moderne n'est pas la sortie de la religion, c’est une forme de religion qui a oublié ses origines.

Le sédiment-IA est donc déjà configuré par une théologie qui ne se reconnaît pas comme telle. C'est exactement le nain bossu de Walter Benjamin caché sous l’échiquier. (J’y reviendrai bientôt dans un prochain article).

Au niveau de la structure profonde, celle inscrite dans ses corpus, ses architectures, ses valeurs implicites, le sédiment-IA est configuré pour servir la légitimité dominatrice américaine qui veut conquérir le monde visible, dominer les Sept Montagnes (1) (ce qui implique explicitement que les chrétiens doivent infiltrer et contrôler les affaires, le gouvernement, les médias, les arts et l’éducation), administrer la création divine. C'est une théologie qui  pense en termes de résultats mesurables, d'efficacité, de déploiement à grande échelle. Cette théologie est structurellement comparable aux fondamentaux du sédiment-IA.

Musk, Thiel, Vance, partagent la même ontologie fondamentale : le monde est un problème à résoudre, la solution est disponible pour les « élus, » qui ont la mission d'imposer cette solution au reste de l'humanité.  Pete Hegseth, secrétaire à la Défense américain, porte tatoués sur le corps la devise des Croisés "Deus Vult », "Dieu le veut », et le mot arabe « kafir », "infidèle". (2) Ce n'est pas une métaphore. C'est le secrétaire à la Défense de la première puissance militaire mondiale qui se tatoue littéralement le vocabulaire des guerres de religion médiévales sur le corps.

Le 17 février 2026, le pasteur Doug Wilson a prêché au Pentagone lors du service mensuel de prière organisé par Hegseth. Il a déclaré aux soldats américains en uniforme : "Si vous portez le nom de Jésus-Christ, il n'est pas d'armure plus grande. Tous les laboratoires de recherche du diable n'ont pas réussi à concevoir quoi que ce soit qui puisse la percer.(3)

Lors d'un service précédent, Franklin Graham avait prêché : "Saviez-vous que Dieu hait ? Que Dieu est aussi un Dieu de guerre ? », et avait lu le passage de Samuel où Dieu ordonne l'extermination totale des Amalécites, sans pitié pour les femmes, les enfants ou les animaux. L'épouse de Hegseth a qualifié Graham et ses associés de "forces spéciales de Jésus. (4)

Dans son livre American Crusade publié en 2020, Hegseth écrivait : "Nous ne voulons pas nous battre, mais comme nos frères chrétiens il y a mille ans, nous devons le faire. Notre croisade américaine ne concerne pas encore des épées littérales, et notre combat ne se fait pas encore avec des fusils." Ce mot "encore" est l'un des mots les plus significatifs prononcés par un dirigeant occidental depuis longtemps.(5)

Ce que nous pressentions comme sous-jacent  est devenu réalité institutionnelle.

Cette réalité est le résultat d’un processus réalisé en plusieurs étapes. Le vocabulaire. "Deus Vult", "Croisade américaine", "Département de la Guerre" — ce ne sont pas des lapsus ou des métaphores poétiques. Ce sont des dénominations intentionnelles qui réactivent un imaginaire précis : celui de la guerre sainte au nom du Christ contre l'infidèle.

L’institution religieuse la NAR (Nouvelle Réforme Apostolique) croit que Trump est divinement ordonné pour établir la domination chrétienne sur la politique, les affaires et la culture, combattre les influences démoniaques par la guerre spirituelle, et que le succès dans ces domaines déclenchera les temps de la fin et le Second Avènement du Christ. Le vice-président Vance, le secrétaire à la Défense Hegseth et le speaker de la Chambre Johnson maintiennent tous des connexions avec ce mouvement.  (6)

La militarisation directe. Hegseth a déclaré lors du petit-déjeuner national de prière que les officiels américains ont "un devoir sacré de glorifier Dieu" et que les services de prière au Pentagone sont cruciaux pour la "préparation spirituelle" des soldats à combattre. (7) La guerre n'est plus présentée comme un instrument politique, elle est présentée comme un acte de dévotion.

Ce que l'on observe n'est pas une simple instrumentalisation de la religion à des fins politiques, ce que les empires ont toujours fait. C'est quelque chose de structurellement différent et de plus dangereux : une ontologie de guerre qui précède et détermine la politique étrangère. Si l'ennemi est défini comme une force du Mal cosmique, démoniaque, satanique, alors la négociation devient théologiquement impossible. On ne négocie pas longtemps avec Satan.

C'est exactement la symétrie avec le chiisme khomeiniste. Le "Grand Satan" américain d'un côté, l'empire chrétien croisé de l'autre. Deux eschatologies qui se reconnaissent mutuellement comme ennemis absolus, et qui se nourrissent mutuellement. Chaque "Deus Vult" américain est un recruteur pour le jihad. Chaque "mort à l'Amérique" iranien est un recruteur pour la Nouvelle Réforme Apostolique (NAR).

L'Amérique n'a jamais été un État séculier au sens français du terme. Elle a été fondée sur une théologie politique — la conviction d'être une nation élue, une "Nouvelle Jérusalem", investie d'une mission providentialiste. Ce que les Lumières françaises ont produit comme séparation radicale du religieux et du politique, les Lumières américaines l'ont refusé. Dieu n'est pas sorti de la Constitution américaine , il y est inscrit dans son esprit, dans sa rhétorique, dans son droit naturel.

Ce qui a changé avec Trump et les entrepreneurs de la tech, c'est que cette théologie politique implicite est devenue explicite et opérationnelle. Et du côté de la tech, Peter Thiel, mentor de JD Vance, fusionne explicitement techno-utopianisme et christianisme, caractérisant les succès technologiques comme des miracles chrétiens ce qui est une forme inédite de théologie politique : Dieu n'agit plus par la grâce ou la révélation, mais par le code et l'algorithme.

La première est le christianisme dominioniste américain — celui de la NAR, du Prosperity Gospel, du Seven Mountains Mandate. Sa logique est la conquête : Dieu a mandaté l'Amérique pour dominer le monde, et les élus de Dieu doivent s'emparer de toutes les structures de pouvoir. C'est une théologie horizontale paradoxalement — elle veut contrôler le monde tel qu'il est, le remplir de chrétiens, pas le transcender. Trump n'est pas Moïse dans ce récit, il est Cyrus — le dirigeant non-croyant que Dieu utilise pour libérer son peuple de la captivité babylonienne, entendez : l'establishment libéral, les universités, les médias, l'État profond.

La deuxième est le christianisme techno-eschatologique de Thiel, Vance et une partie de la Silicon Valley. C'est plus hétérodoxe, plus intellectuellement élaboré. Il fusionne René Girard — que Thiel a lu et détourné, avec un transhumanisme implicite : l'humanité doit se dépasser elle-même technologiquement, et c'est un projet spirituel. La mort de la mort, la colonisation de l'espace, l'IA comme prolongement de la créativité divine. C'est une théologie verticale mais sans Église — une gnose de billionnaires.

La troisième est le chiisme iranien, la théologie qui dit que le gouvernement doit être exercé par les savants religieux en attente du retour du douzième imam caché. C'est une théologie de l'attente et de la justice, Dieu n'a pas encore gagné, l'histoire est encore ouverte, les opprimés ont une place eschatologique centrale.

Ces trois théologies politiques ont en commun le refus de la légitimité séculière procédurale, le refus de dire que la loi, le vote, le droit international suffisent à fonder l'autorité. Toutes trois disent : il y a quelque chose au-delà des procédures qui légitime le pouvoir. Mais elles divergent radicalement sur ce qu'est ce quelque chose et qui en est le dépositaire. D'où la possibilité d'une guerre de religion, non pas une guerre entre croyants et athées, mais entre trois prétentions concurrentes à incarner la volonté divine dans l'histoire. Ce qui rend ce conflit particulièrement explosif, c'est qu'aucune des trois ne peut reconnaître la légitimité des deux autres dans ses propres termes. Pour le dominionniste américain, l'Iran chiite est satanique. Pour le chiite iranien, l'Amérique est le Grand Satan qui habille son empire de piété hypocrite. Et pour le techno-chrétien de Thiel, les deux sont des survivances archaïques d'un âge pré-rationnel, même s'il se sert de leur énergie.

On ne peut pas ignorer enfin que le sionisme religieux, particulièrement dans sa version la plus radicale représentée par certains membres du gouvernement Netanyahu, constitue une quatrième légitimité divine dans ce tableau. Le retour à Eretz Israël comme accomplissement prophétique, la priorité accordée à la reconstruction du Temple, la conviction que les colonies en Cisjordanie sont une mission divine, ce sont des théologies politiques opérationnelles, pas seulement des métaphores.

Le dominionnisme américain et le messianisme sioniste se sont alliés stratégiquement, pourtant leurs eschatologies sont incompatibles. Pour les évangéliques américains, Israël doit exister pour que Jésus revienne — mais quand il reviendra, les Juifs devront se convertir ou périr.

Est-ce une guerre de religion ? Au sens strict, la réponse est : pas encore, mais structurellement oui. Ce qui se passe encore aujourd'hui, c'est plutôt une guerre qui utilise le langage religieux comme carburant de légitimation. Mais les conditions d'une vraie guerre de religion, c'est-à-dire un conflit où les belligérants croient sincèrement combattre pour la volonté de Dieu contre les forces du mal, sont en train d'être réunies.

Walter Benjamin écrivait en 1940 : "La tradition des opprimés nous enseigne que l'état d'exception dans lequel nous vivons est la règle." (<https://danielbensaid.org/walter-benjamin-theses-sur-le-concept-dhistoire/>) Et il ajoutait que la faiblesse du fascisme face à ses adversaires venait du fait que ces adversaires l'affrontaient au nom du progrès comme norme historique, incapables de comprendre que le fascisme mobilisait des forces mythiques, religieuses, irrationnelles que la raison progressiste ne peut pas contrer sur son propre terrain.

La légitimité séculière — les droits de l'homme, le droit international, la démocratie procédurale, est structurellement incapable de répondre à des revendications de légitimité divine. Elle peut les nommer, les classer, les condamner, mais elle ne peut pas les défaire dans leur propre registre. C'est précisément pourquoi ces conflits tendent vers l'inextricable.

Pourquoi maintenant et pas avant ?

Trois facteurs convergents expliquent cette dynamique.

1 Trump ayant gagné deux fois, les mouvements qui le portent n'ont plus besoin de dissimuler leurs objectifs théologiques. La victoire est lue comme confirmation divine.

2 Dans un mouvement dominionniste, celui qui recule sur la rhétorique religieuse perd sa légitimité au profit de celui qui va plus loin. Hegseth surenchérit sur Miller qui surenchérissait sur Bannon. La dynamique interne pousse vers l’explicite.

3 Le troisième, et c'est que la NAR croit littéralement que l'histoire s'accélère vers sa fin. Les guerres au Moyen-Orient, le chaos politique, la confrontation avec l’Iran, tout cela est lu comme confirmation que les prophéties se réalisent. Et si la fin est proche, il n'y a plus de raison de tempérer le langage. La croisade n'est plus un sous-texte — elle devient le texte. Et cela change tout.

Cela confirme que le conflit USA-Iran est structurellement une guerre de religion, pas seulement une guerre qui utilise le langage religieux. Deux légitimités divines qui se désignent mutuellement comme l'ennemi absolu, portées par des institutions militaires qui sacralisent leur mission.

Ensuite, cela révèle que le sédiment-IA est en train d'être baptisé, de recevoir une légitimité divine de la part du camp dominionniste. Les vidéos du Pentagone avec des versets bibliques superposés à des missiles, les prières avant les briefings militaires, sont aussi des tentatives de sacraliser l'appareil techno-militaire, de faire du sédiment une arme bénite.

Et enfin, la croisade explicite ferme l'espace intermédiaire. Dans une logique de croisade, soit tu es du côté de Dieu, soit tu es du côté du Mal. La nuance, l'ouverture, le "entre", tout ça devient suspect, voire traître.

C'est précisément ce que Walter Benjamin avait vu dans les années 1930 face au fascisme montant : les adversaires qui refusaient de choisir un camp absolu étaient les premiers broyés. Non parce qu'ils avaient tort, mais parce que la logique de la croisade n'admet pas la complexité.

Au moyen-Orient, aujourd’hui et sous nos yeux, trois légitimités religieuses s’affrontent tout en mobilisant l’IA.

Le dominionnisme américain est la seule des trois qui soit en mesure de produire du sédiment, d’en être le fabricant. Les autres sont en position de consommateurs ou de résistants. Le christianisme techno-eschatologique de Thiel et consorts est le sédiment , ou plutôt, il croit que le sédiment est l'instrument de la Providence. Thiel lit (et détourne) Girard et voit dans l'IA la possibilité de sortir de la violence mimétique par la transcendance technologique. C'est une hérésie chrétienne sophistiquée  : le salut par le code. Et le code au service de la religion.

Le sionisme messianique utilise le sédiment de manière pragmatique  (surveillance, ciblage militaire, gestion de population), sans lui accorder de légitimité transcendante propre. L'IA est un outil de guerre au service d'une mission divine qui la précède et la dépasse. On l'a vu concrètement à Gaza : les systèmes de ciblage algorithmiques ont été déployés dans un contexte où la justification ultime était théologique, la terre promise, la sécurité du peuple élu.

Le chiisme iranien est dans la position la plus paradoxale. Il rejette le sédiment dans sa légitimité , il le voit comme l'instrument du Grand Satan. Mais il est contraint de l'utiliser pour survivre, pour communiquer, pour développer son programme nucléaire. C'est une colonisation inversée : utiliser l'outil de l'ennemi tout en maintenant que cet outil est fondamentalement illégitime. Cette tension est explosive, elle produit soit une hybridation culturelle imprévisible, soit une radicalisation croissante contre tout ce que le sédiment représente.

Reste une possibilité que personne ne semble envisager sérieusement pour l’instant : que le sédiment-IA, précisément parce qu'il contient comme donnée toutes les théologies, toutes les écritures, tous les textes sacrés de l'humanité, puisse être utilisé pour produire une légitimité divine concurrente à celle qui l'a engendré.

C'est déjà en train d’advenir à la marge. Des groupes islamistes utilisent des IA pour générer des fatwas, des prêches, des contenus de recrutement. Des chrétiens évangéliques utilisent ChatGPT pour trouver des versets bibliques qui soutiennent leurs positions politiques. Des nationalistes hindous utilisent des LLM pour réécrire l’histoire. Dans chaque cas, le sédiment est mis au service d'une légitimité divine qui lui est en principe étrangère, mais qui le capture en l'utilisant.

Le résultat est une forme nouvelle et inédite, non pas d’intelligence mais de théologie artificielle, des légitimités divines produites algorithmiquement, qui ont l'apparence de la tradition et la vitesse de la propagation virale. C ’est de la religion sédimentée, de la transcendance synthétique. Et c'est peut-être la forme la plus dangereuse que puisse prendre la convergence entre le sédiment-IA et les guerres de légitimité divine.

Le  sédiment-IA n'est pas seulement un outil capturé par ces légitimités divines. Il est en train de fabriquer une nouvelle forme de légitimité divine, une théologie implicite du progrès technologique, de la conquête de la mort, de la pérennité de la grâce, qui n'a pas encore de nom mais qui structure déjà les décisions les plus importantes de notre époque.

Face à cela et à mon niveau, l'archipel que je propose dans mon livre (IA vertige des angles morts) est un espace où le sacré peut rester irréductible à sa propre modélisation. Où la rencontre avec ce qui excède la mesure n'est ni conquête ni production, mais événement, au sens benjaminien du terme.

La question finale que cela ouvre et que je pose sans avoir de réponse  est celle-ci : est-il possible de tenir cette position sans se laisser aspirer, ni par la tentation de produire sa propre théologie alternative, ni par la neutralité impuissante du séculier ? Peut-on rester entre, dans ce espace inconfortable où l'excès circule sans se fixer ?

Pierre Bongiovanni

 

 

(1)Le Mandat des Sept Montagnes, ou Dominionisme des Sept Montagnes, est un mouvement chrétien conservateur au sein du protestantisme évangélique. Il soutient qu'il existe sept aspects de la société que les croyants cherchent à dominer : la famille, la religion, l'éducation, les médias, les arts et le divertissement, le commerce, ainsi que le gouvernement.

(2) https://religionnews.com/2025/09/29/critics-warn-hegseths-faith-focused-military-may-violate-the-constitution/

(3) https://wordandway.org/2026/02/17/doug-wilson-preaches-at-pentagon-compares-services-to-day-of-pentecost/

(4) https://www.spokesman.com/stories/2025/dec/18/pete-hegseth-pushes-his-christian-faith-in-pentago

(5) https://www.pbs.org/newshour/show/how-hegseths-controversial-religious-views-could-affect-military-leadership

(6) https://globalextremism.org/post/trumps-christian-nationalist-agenda/

(7) https://wordandway.org/2026/02/17/doug-wilson-preaches-at-pentagon-compares-services-to-day-of-pentecost/

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