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Ce que les femmes savent de l’I.A que l’I.A exile.

Il existe plusieurs manières de raconter l’histoire. Celle que je propose aujourd’hui se compose de gestes dispersés, parfois inachevés, parfois anonymes, et elle est portée, en grande majorité, par des femmes. Ce n'est peut-être pas un hasard. Mais pour comprendre pourquoi, il faut d'abord comprendre ce que j’appelle sédiment-IA, et ensuite se demander ce que "féminin" veut réellement dire quand on parle de connaissance.

Quand une civilisation accumule du savoir pendant des siècles, elle ne garde pas tout. Elle sélectionne, hiérarchise, archive ce qui correspond à ses instruments de conservation : l'écriture, les institutions, les langues de prestige, les disciplines reconnues. Ce qui résiste à ces instruments, les traditions orales, les savoirs incarnés, les langues sans alphabet, les formes de connaissance qui vivent dans le geste et le souffle plutôt que sur la page, se retrouve à l'écart. Pas nécessairement détruit. Mais non conservé dans les mêmes conditions, non transmis avec les mêmes garanties, non cité dans les mêmes bibliographies. Ce processus de sélection et d'accumulation, je l'appelle sédiment-IA. Ce mot désigne non pas la connaissance en général, mais la couche particulière de connaissance que l'Occident a constituée, numérisée, et qui sert aujourd'hui de matière première à l'entraînement des intelligences artificielles, les grands modèles de langage, ou LLM. Ces systèmes apprennent à parler, à raisonner, à répondre, en absorbant des milliards de textes. Mais pas n'importe quels textes : ceux qui ont été écrits, archivés, numérisés. Ceux du sédiment.

La question que je pose dans mon livre avec le HAKA (Human Archipelago of Knowledge Alternatives) est simple dans son énoncé, vaste dans ses implications : qu'est-ce qui ne sera jamais dans ce sédiment ? Et qu'est-ce que nous perdons quand ces absences deviennent invisibles, c'est-à-dire quand le sédiment se présente comme la totalité du savoir ?

Chiri Yukie, ou le vol invisible

En 1922, une jeune femme de dix-neuf ans meurt à Hokkaido, dans le nord du Japon. Elle s'appelait Chiri Yukie. Elle était Aïnoue, membre d'un peuple indigène dont la langue, la culture et les traditions orales étaient en voie de disparition sous la pression de la colonisation japonaise. Avant de mourir, elle avait accompli quelque chose d'extraordinaire : elle avait collecté, transcrit et traduit en japonais un vaste ensemble de chants, de récits et de performances orales de son peuple. Ce travail supposait une compétence rare et double, être profondément Aïnoue et profondément japonaise, habiter deux langues, deux mondes, et faire le pont entre eux sans trahir ni l'un ni l'autre. C'était une œuvre de linguistique, d'anthropologie, de poétique et de mémoire, accomplie par une adolescente dans des conditions matérielles précaires, sans titre académique, sans institution derrière elle. Son travail bénéficia principalement à un éminent chercheur masculin qui reçut le Prix Impérial pour ses recherches sur la langue aïnoue. Le nom de Chiri Yukie disparut dans les notes de bas de page de l'histoire officielle. Ce cas n'est pas exceptionnel. Il est paradigmatique. Il illustre le double mécanisme que HAKA cherche à nommer et à contrecarrer : d'un côté, l'effacement de la voix féminine au profit de la voix masculine dans les archives institutionnelles ; de l'autre, l'effacement de la tradition orale indigène au profit du savoir académique occidental. Deux effacements superposés, qui se renforcent mutuellement. Et ce qui a été effacé, les chants aïnous, leur prosodie particulière, leur façon de construire le sens par accumulation rythmique plutôt que par syntaxe linéaire, ne sera jamais dans le sédiment-IA. Non parce que personne n'y a pensé, mais parce que les conditions de sa transmission résistaient structurellement à la numérisation.

 

Le nüshu, ou la langue qu'on n'a pas voulu écouter

Dans le comté de Jiangyong, en Chine, des femmes ont utilisé pendant au moins cinq siècles une écriture secrète que les hommes ne savaient ni lire ni écrire. Le nüshu, littéralement "écriture féminine », servait à noter des poèmes, des lettres, des récits, des chants transmis entre femmes, cousus dans les broderies, gravés sur les éventails, chantés lors des cérémonies. Un système complet de connaissance, de mémoire et de relation sociale, développé dans l'interstice de la domination patriarcale, précisément parce que cet interstice était le seul espace disponible. La dernière femme sachant lire et écrire le nüshu est morte en 2004. La même année où Google décidait de numériser toutes les bibliothèques du monde. Coïncidence… Au moment précis où le projet de constituer le sédiment numérique universel prenait son essor, une des formes les plus radicalement alternatives de connaissance féminine s'éteignait. Le nüshu ne sera pas dans le sédiment-IA, ou seulement comme objet d'étude, comme curiosité anthropologique, jamais comme système vivant de pensée et de relation.

 

Zora Neale Hurston, ou l'intelligence du terrain en action

Aux États-Unis, dans les années 1930, une femme noire parcourait le Sud américain et les Caraïbes avec un magnétophone bricolé, une voiture déglinguée, et une méthode radicale : s'immerger dans les communautés dont elle voulait comprendre les formes de vie et de langage, devenir elle-même participante des cérémonies, des veillées, des chants, des histoires. Elle s'appelait Zora Neale Hurston, et elle était à la fois anthropologue, romancière et chercheuse en langues. Ce qu'elle documentait n'était pas, pour la linguistique de son époque, un objet légitime : le vernaculaire noir américain, le créole haïtien, les structures narratives de l'oralité afro-américaine. Des façons de parler que l'académie considérait comme des déformations de l'anglais standard, des variétés inférieures d'une langue noble. Hurston savait que c'était faux. Elle savait que ces langues et ces récits portaient des structures cognitives, des philosophies, des épistémologies, des façons de connaître le monde aussi sophistiquées et rigoureuses que n'importe quelle théorie universitaire, mais construites dans la performance, dans le corps, dans la relation. Elle mourut dans la pauvreté et l'oubli en 1960. Son œuvre fut redécouverte dans les années 1970. Aujourd'hui, les linguistes reconnaissent dans le vernaculaire afro-américain qu'elle avait documenté un système grammatical cohérent et créatif. Mais la reconnaissance institutionnelle est arrivée trop tard pour elle, et incomplète : ce qu'elle avait saisi, c'était moins la grammaire que le souffle, moins la structure que la performance. C'est encore cela que le sédiment peine à capturer.

Mitsou Ronat, ou la brèche dans la forteresse

En France, au tournant des années 1970-1980, une linguiste et poétesse du nom de Mitsou Ronat travaillait depuis l'intérieur même du paradigme dominant, la grammaire générative de Noam Chomsky, pour y creuser une brèche. Chomsky avait construit sa théorie sur une distinction apparemment évidente : d'un côté la compétence, le système abstrait et universel de règles grammaticales que tout être humain possède en naissant ; de l'autre la performance, la réalisation concrète et imparfaite de ce système dans les actes de parole réels, avec leurs erreurs, leurs hésitations, leurs effets de contexte. La science devait s'occuper de la compétence. La performance n'était que du bruit. Ronat refusait cette hiérarchie. Elle voulait montrer que la langue poétique, Mallarmé, Joyce, les avant-gardes, ne transgressait pas les contraintes grammaticales par caprice ou par ignorance, mais selon des mécanismes précis et systémiques. La transgression était réglée. La performance avait sa propre générativité. Elle présentait les poètes comme des "linguistes intuitifs », les premiers, avant les spécialistes, à explorer les territoires inexplorés du langage. Et elle esquissait ce qu'elle appelait une Théorie Générative de la Performance : une façon de penser la textualité comme lieu où les contraintes du langage sont à la fois affirmées, tendues jusqu'à leurs limites, et dépassées de façon contrôlée. Elle mourut dans un accident de voiture en 1984, à trente-huit ans, laissant sa thèse d'État inachevée. Son projet ne fut pas poursuivi. Ce projet inachevé m’intéresse ici pour une raison précise : Ronat cherchait à formaliser ce que la linguistique orthodoxe ne pouvait pas voir, le texte comme acte, le poème comme performance irréductible à sa paraphrase, la langue comme puissance génératrice et non comme nomenclature. Les LLM, qui génèrent des textes statistiquement probables à partir de milliards d'exemples, font exactement ce que Ronat cherchait à théoriser en négatif : ils produisent de la compétence sans performance, de la texture sans acte, des mots sans risque.

 

Barbara Cassin, ou les mots qui résistent

Si Ronat cherchait les irréductibles à l'intérieur d'une langue, Barbara Cassin les cherche entre les langues. Philosophe et helléniste française, aujourd'hui membre de l'Académie française et directrice de recherche au CNRS, elle a consacré une grande partie de son œuvre à ce qu'elle appelle les intraduisibles, non pas les mots difficiles à traduire, mais les mots dont la résistance à la traduction est elle-même porteuse de sens. Le mot grec logos, par exemple, ne se traduit pas : selon le contexte, il veut dire raison, discours, calcul, récit, relation. Choisir un équivalent, c'est toujours perdre quelque chose d’essentiel, et ce qu'on perd, c'est précisément la vision du monde que la langue grecque portait. Son Vocabulaire européen des philosophies, qu'elle appelle elle-même un "dictionnaire des intraduisibles", est une cartographie de ces résistances : des milliers de mots qui font la preuve que les langues ne sont pas des codes interchangeables pour désigner le même réel, mais des façons irréductibles de le constituer. Cassin est ici une figure singulière dans notre constellation. Elle ne travaille pas depuis une position marginale, bien au contraire. Ce qu'elle fait, c'est mobiliser une légitimité institutionnelle maximale pour retourner les outils du centre du pouvoir contre ses propres certitudes : utiliser la philosophie académique pour réhabiliter les sophistes qu'elle a exclus, utiliser la philologie pour montrer que la traduction universelle est une violence, utiliser l'Académie pour dire que les langues ne se laissent pas unifier. Pour Cassin, les LLM traduisent tout, absorbent tout, rendent tout équivalent. Ils sont multilingues en surface et monolingues en profondeur. Ils parlent plusieurs langues mais n'habitent aucune. Cette formulation rejoint exactement ce que j’appelle le sédiment : une couche où les différences sont conservées comme données mais où leur tension constitutive, la friction entre les mondes qu'elles portent, est neutralisée. Un sédiment lisse, où les mots ont perdu leur résistance.

 

Ann Banfield, ou les phrases sans locuteur

Ann Banfield, linguiste américaine proche de Mitsou Ronat, dont l'ouvrage Unspeakable Sentences (1982) explore une découverte étrange. Dans toute langue, il existe des phrases grammaticalement parfaites que personne ne peut prononcer. Non pas parce qu'elles sont difficiles ou obscures, mais parce qu'elles n'ont pas de locuteur possible. Ce sont des phrases sans sujet parlant, du langage sans énonciation. Banfield les trouve massivement dans la littérature narrative, le style indirect libre, cette façon de rapporter des pensées sans les attribuer à aucune voix identifiée, qui est l'une des grandes inventions du roman moderne. Ce travail pose une question féroce : si le langage peut exister sans locuteur, sans intention, sans corps qui le porte, qu’est-ce que cela dit de la nature du langage ? Et symétriquement : qu'est-ce que cela dit des LLM, qui produisent précisément du langage sans locuteur, des phrases grammaticalement parfaites qui ne proviennent d'aucune expérience, d'aucune intention, d'aucun risque ?Banfield n'avait pas anticipé les LLM. Mais sa théorie des phrases imprononçables est peut-être la meilleure description formelle de ce qu'ils produisent : du langage techniquement correct et humainement vide.

 

Amanda Lagerkvist, ou ce que les médias ne peuvent pas savoir : comment c’est mourir

Amanda Lagerkvist, professeure à Uppsala en Suède, a fondé un champ qu'elle appelle les études existentielles des médias. Son point de départ est une évidence que la théorie des médias avait curieusement négligée : les médias ne sont pas seulement des outils de communication ou de pouvoir. Ils sont des conditions de l'existence humaine, tissés dans la façon dont nous vivons le temps, la mémoire, la mort, la perte. Son concept central est celui de situation-limite numérique, emprunté au philosophe Karl Jaspers. Chez Jaspers, la situation-limite désigne ces moments d'existence où les certitudes s'effondrent — la mort, la souffrance, la perte, la culpabilité — et où l'être humain se retrouve confronté à ce que nulle rationalité ne peut absorber ni résoudre. Lagerkvist argue que les médias numériques contemporains sont structurellement incapables de penser la limite. Construits pour l’illimité, la connexion permanente, la disponibilité totale, la mémoire sans oubli, la vitesse sans friction, ils mythologisent la technologie comme solution à tous les problèmes de l'existence. Mais l'existence humaine est finie, limitée, mortelle. Et c'est cette finitude que le sédiment numérique, et les LLM qui en sont issus, ne peuvent pas intégrer. Elle étudie notamment les pratiques de deuil en ligne, les mémoriaux numériques, les groupes de soutien aux endeuillés, les "deathbots" censés simuler les défunts. Ce terrain lui permet de poser une question : quand une intelligence artificielle simule la voix d'un mort, que perd-on exactement ? Sa réponse : la finitude elle-même. L'irréversibilité de la perte. Le fait que les morts sont réellement absents et que cette absence est constitutive du sens que leur présence avait. Le sédiment-IA ne peut pas mourir. Et c'est pourquoi il ne peut pas vraiment parler des vivants. Ce qu'elle nomme le déficit existentiel des médias numériques est, reformulé en termes de sédiment, l'une des formes les plus profondes de ce qui résiste à l'incorporation : la connaissance qui ne devient elle-même que dans l'épreuve, la perte, l'interruption. Ce que l'on sait vraiment de la mort, du deuil, de la limite, on ne le sait pas par accumulation d'informations. On le sait par traversée.

 

La génération décoloniale

Des voix dispersées commencent aujourd'hui à se constituer en mouvement. Ana Deumert (Université du Cap) et Anne Storch (Cologne) co-dirigent un volume fondateur, Colonial and Decolonial Linguistics (Oxford, 2020), qui formule explicitement ce que nous pressentons : les concepts coloniaux sur le langage ont contribué à ériger un certain modèle de ce qui compte comme connaissance, comme langue, comme grammaire, et ce modèle a rendu invisibles des façons africaines, américaines, asiatiques et océaniennes de parler, de savoir, de transmettre. Leur argument central dépasse la simple question de diversité linguistique. Ce qu'elles montrent, c'est que la linguistique coloniale n'a pas seulement ignoré d'autres langues, elle a imposé une conception de ce qu'est une langue, de ce que sont des règles grammaticales, de ce que signifie la compétence linguistique. Ces conceptions sont elles-mêmes des sédiments, présentés comme des universaux. La linguistique décoloniale ne propose pas simplement d'ajouter plus de langues au corpus. Elle propose de changer les questions : non plus "comment cette pratique langagière se compare-t-elle à nos modèles ?" mais "qu'est-ce que cette pratique langagière fait que nos modèles ne peuvent même pas voir ?" C'est exactement la question que je pose aux LLM.

 

La question du féminin — au-delà du genre

Pourquoi tant de femmes dans cette constellation ? Est-ce un hasard statistique ? Une revendication féministe ? Une essence ? Aucune de ces réponses ne suffit, et les deux dernières sont dangereuses. Il faut aller chercher la réponse ailleurs,  dans la philosophie de la connaissance elle-même.

L'attention contre la conquête. Le fil philosophique évident se trouve dans une tradition de pensée sur l'attention comme mode de connaissance distinct. Simone Weil, puis Iris Murdoch à sa suite, ont développé une épistémologie de l'attention radicalement différente du modèle dominant de la connaissance comme conquête, démonstration, maîtrise. Pour Weil, la connaissance profonde ne s'obtient pas par la volonté de saisir : la recherche active, les tentatives laborieuses de résolution de problèmes ne font que "déblayer le terrain". Ce sont des phénomènes de second ordre entachés par "l'ardeur de la chasse" , le désir égoïste de ne pas avoir travaillé en vain. Il existe en revanche une forme d'attention qui est liée non à la volonté mais à notre consentement à recevoir l'illumination. Cette attention-là est réceptive avant d'être active. Elle consent à l'irréductibilité de ce qu'elle regarde avant de chercher à l'analyser.

Murdoch radicalise ce geste en y ajoutant une dimension morale : l'attention est un "regard juste et aimant" sur la réalité individuelle. Elle s'oppose à Sartre, non pas une philosophie de la volonté et du projet, mais de cette capacité réceptive qui précède tout choix. L'amour, chez Murdoch, est une forme de connaissance : la connaissance de l'individu dans sa singularité irréductible. Pas de connaissance morale possible, dit-elle, en dehors de ce regard.

Ce qui est décrit ici n'est pas une propriété féminine. C'est une posture épistémique, une façon de se situer face à l'objet de connaissance, qui a été, dans la tradition philosophique occidentale dominante, systématiquement reléguée au second rang, associée à la passivité, à la sentimentalité, à ce qui n'est pas vraiment de la connaissance. Et qui a été, structurellement, plus souvent cultivée et défendue par des femmes, non parce qu'elles y seraient naturellement portées, mais parce que la posture opposée, la conquête, la maîtrise, l’universalisation, leur a été institutionnellement interdite.

 

Le care comme épistémologie. Le second fondement vient de la philosophie du care. Non pas réduit à l'éthique de la sollicitude, mais dans sa dimension proprement épistémologique : une façon de savoir qui commence par "qui est là ?" et "qu'est-ce que cette situation particulière demande ?" plutôt que par "quelle règle générale s'applique ici ?". Ce mode de connaissance est structurellement exclu du paradigme dominant de la science et de la philosophie occidentales, fondé depuis Kant sur l'universalité, l'impartialité, la décontextualisation. Il n'est pas "féminin" au sens essentialiste. Il a simplement été relégué au féminin par une division du travail cognitif qui assignait aux femmes la gestion des particularités concrètes, l’enfant, le malade, le vieillard, la relation, et aux hommes la gestion des généralités abstraites, la loi, la théorie, le marché.

Pour moi, le care comme épistémologie est une ressource directe : les savoirs qui résistent au sédiment sont précisément ceux qui sont constitués dans et par la relation à des particularités, une langue spécifique, une tradition incarnée, un contexte historique irremplaçable. Le sédiment-IA, en les absorbant, fait exactement ce que la raison universalisante fait aux situations de care : il les traite comme des instances de règles générales, perdant ainsi ce qui les rendait irremplaçables.

Un autre fondement vient encore de Weil, à travers son concept de déracinement. Dans L'Enracinement, elle pose que le déracinement est la maladie la plus dangereuse des sociétés humaines, la perte des liens vivants avec une communauté, une tradition, un lieu, une mémoire partagée. Ce qu'elle appelle l'enracinement, c'est précisément ce que le sédiment-IA détruit systématiquement,  en arrachant les savoirs à leurs conditions de transmission vivante pour les convertir en données. Elle ajoute quelque chose de crucial : ceux qui ont vécu le déracinement de l’intérieur, qui ont habité la frontière entre deux mondes, deux langues, deux régimes de légitimité,  possèdent une forme de vision que les enracinés n'ont pas. Non pas malgré leur déchirement, mais à travers lui. Weil elle-même était radicalement déracinée, juive, mystique, philosophe, ouvrière d'usine. C'est de cette position de traverse qu'elle voyait ce que ni le théologien ni l'ouvrier ni le philosophe académique ne pouvaient voir seuls.

Ce schéma traverse toute notre constellation. Chiri Yukie entre le monde aïnou et le monde japonais. Hurston entre la culture noire et l'académie blanche. Ronat entre la linguistique formelle et la poésie d'avant-garde. Cassin entre la philosophie grecque et la philosophie contemporaine. Lagerkvist entre les vivants et les morts dans les espaces numériques. Deumert et Storch entre le Nord et le Sud académiques. Toutes ont habité une frontière et en ont fait un instrument de vision plutôt qu'une blessure à surmonter.

Ce que j’appelle "féminin" dans ce contexte n'est donc pas une propriété biologique ni même culturelle fixe. C'est une posture caractérisée par trois orientations qui ont été, historiquement, plus souvent cultivées par des femmes, non par nature mais par position dans des structures qui leur interdisaient la posture opposée :

 

  • L’attention au lieu de la conquête, recevoir plutôt que capturer, consentir à l'irréductibilité de l'objet plutôt que le subsumer sous une catégorie.

  • Le care au lieu de l’universel, partir de la particularité concrète et relationnelle plutôt que de principes abstraits décontextualisés.

  • La conscience du déracinement,  avoir traversé la limite entre deux mondes et porter cette expérience comme instrument de vision.

Ces trois orientations peuvent aussi être habitées par des hommes. Elles peuvent aussi être trahies par des femmes. Ce qui importe n'est pas le genre biologique mais la relation à la connaissance qu'elles désignent. En nommant ce "féminin", je ne fait pas de politique identitaire. Je nomme une posture que l'histoire a systématiquement marginalisée, et dont la marginalisation même est la condition de production du sédiment-IA.

Ce que le sédiment ne peut pas faire

Il y a une ironie profonde dans la construction des LLM. En absorbant le sédiment pour le redistribuer à l'infini, ils héritent non seulement des savoirs dominants, mais du mécanisme d'exclusion qui les a produits. Ils reproduisent, à l'échelle planétaire et à une vitesse sans précédent, exactement ce que la civilisation qui les a engendrés a toujours fait : traiter comme du bruit ce qui ne correspond pas à ses instruments de mesure. Le sédiment-IA ne peut pas pratiquer l'attention au sens de Weil, il optimise. Il ne peut pas pratiquer le care, il généralise. Il ne peut pas habiter le déracinement, il n'a pas de monde d'origine. Il ne peut pas mourir, il ne peut donc pas témoigner de ce que la finitude donne à connaître. Il ne peut pas prononcer les phrases imprononçables de Banfield, il les produit toutes indifféremment. Il ne peut pas entendre les intraduisibles de Cassin. Il ne peut pas saisir la performance de Ronat, il la « statisticise ». Ce n'est pas un défaut de conception amendable. C'est la conséquence logique de ce qu'il est : un sédiment devenu machine, une archive devenue oracle. La question n'est pas de le "corriger" mais de savoir ce qu'on ne peut pas lui déléguer.

Les femmes de cette filiation nous enseignent quelque chose de précis : le savoir qui résiste le mieux à la sédimentabilité est le savoir qui est construit dans et par la relation, entre locutrices, locuteurs, entre générations, entre corps, entre langues, dans l'acte de parole et non en dehors de lui. Ce savoir-là n'est pas inférieur. Il est structurellement différent. Et c'est précisément pourquoi il est irremplaçable, et pourquoi sa perte est irréparable.

Notre projet est de construire des formes de mémoire et de transmission qui respectent cette différence de structure. Non pas numériser l'oral pour le rendre accessible, mais repenser ce qu'accessible veut dire. Non pas traduire l'intraduisible pour le faire entrer dans le sédiment, mais maintenir vivante la tension que l'intraduisible porte. Non pas corriger le déficit existentiel du numérique en ajoutant des données sur la mort et le deuil, mais préserver les pratiques qui font de la limite une expérience de connaissance. C'est un travail long, difficile, et nécessairement collectif. Il ne peut pas se faire depuis un centre unique. Il ne peut pas se faire depuis une seule discipline. Il ne peut pas se faire en ignorant celles qui l'ont commencé avant nous. Ce texte tente de leur rendre hommage.

PB

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