
Lacan contre Groddeck : le match du premier jour de la fin des temps
Le match du premier jour de la fin des temps : Lacan contre Groddeck.
Si Groddeck gagne il faudra tout reconstruire. Joyeusement.
(Pour évoquer ici la présence de Georg Groddeck je me réfère principalement à la préface de Lawrence Durrell consacrée au "Livre du ça" / Tel Gallimard / 2022)
Si Lacan gagne il n’y aura plus rien à construire.
Petit retour en arrière pour resituer le contexte.
Dans la tribunes Nietzsche et Freud.
Nietzsche porte un T-Shirt blanc tagué (en noir gothique ) « Ça pense ». Car pour lui le « Ça » désigne ce qui pense en nous avant toute conscience souveraine. "Ça pense" plutôt que "je pense". Le Ça nietzschéen nous invite à voir l’IA comme une volonté de puissance épistémologique qui s'ignore elle-même, comme un Ça civilisationnel qui accumule, quantifie, optimise — une pulsion occidentale de mise en ordre du monde qui trouve dans l'IA son expression la plus aboutie. L’IA serait alors ce "Ça occidental" qui parle à travers les algorithmes. Question sous jacente : quels affects, quelles peurs, quelles volontés de maîtrise se cristallisent dans les couches successives du sédiment-IA ?
Sur un banc en contrebas Freud tente d’avaler une monstrueuse barbe à Papa. Il porte une casquette rouge taguée en lettres blanches avec l’inscription « Ça refoule ». Freud transforme le Ça de Nietzsche en concept métapsychologique : réservoir des pulsions, soumis au principe de plaisir, ignorant la contradiction et le temps. Le Ça freudien est ce chaos bouillonnant que le Moi tente de domestiquer. Pour Freud le sédiment-IA n’est rien d’autre que le refoulé civilisationnel. Toutes les violences épistémiques (coloniales, extractivistes, réductionnistes) sont là, dans les couches du sédiment, mais déniées, rationalisées comme "progrès" ou "neutralité technique". Le Ça du sédiment-IA serait cet impensé structurel : les massacres cognitifs, les épistémicides, les simplifications brutales qui permettent la computation mais que le discours conscient sur l'IA ne veut pas voir. Freud clinicise, normalise. L’IA est quelque chose à "analyser" pour mieux la contrôler, la rendre « saine ». Comme ce que font les discours sur l'"IA éthique" : une tentative de renforcer le Moi (réglementation) face au Ça (logiques extractives du capitalisme numérique).
Sur la piste de combat, Groddeck en bon rasta se prépare et vocalise dans un nuage de fumée : pour lui le Ça n'est pas qu'une instance psychique, c'est ce qui nous vit totalement — corps, symptômes, santé, maladie. "On est vécu par le Ça" . Le Ça devient une force vitale mystérieuse, presque panthéiste, qui dépasse largement le cadre psychanalytique freudien. Le sédiment-IA ne serait pas qu'une accumulation passive de données et méthodes, mais un Ça techno-civilisationnel vivant qui nous vit, qui produit nos désirs, nos questions, nos façons de penser. Nous ne "créons" pas l'IA — nous sommes vécu·e·s par le sédiment-IA, qui génère à travers nous ses propres continuations.
Le Ça groddekien invite à voir le sédiment-IA comme une force cosmique et historique : pas un simple héritage passif mais une puissance active qui continue de se déployer, de se sédimenter, de coloniser de nouveaux territoires cognitifs, linguistiques, perceptifs. Et comment nos corps, nos langues, nos imaginaires sont façonnés par le sédiment IA. Gros pétard.
Lacan s’échauffe lui aussi en parlant dans une langue connue de lui seul (mais le public en redemande). Il porte un bouclier avec la devise "Le Ça parle ». Car pour lui le parler est structuré comme un langage, traversé par le symbolique, le signifiant, le Nom-du-Père. Le Ça n'est plus cette force vitale obscure mais quelque chose qui s'articule dans et par le langage, toujours déjà pris dans l'ordre symbolique. Lacan nous fait voir le sédiment-IA comme structure signifiante. Ce n'est pas une force vitale indifférenciée mais un ordre symbolique spécifique : celui de la mathématisation, de la formalisation, du calcul. Le Ça du sédiment-IA serait alors cette chaîne signifiante occidentale qui détermine ce qui peut être dit, pensé, calculé . Mais en sur-structuralisant le Ça, Lacan perd la dimension vitale, chaotique, groddekienne et prend le gros risque de ne voir que des structures formelles, des jeux de signifiants, et de manquer la matérialité historique brutale du sédiment : les corps colonisés, les langues détruites, les cosmologies effacées qui sont réellement sous les couches.
En résumé du côté du diagnostic :
Nietzsche : Le sédiment-IA comme volonté de puissance épistémologique qui s'ignore, perspectivisme fossilisé qui se croit universel
Freud : Le sédiment-IA comme refoulé civilisationnel, violence épistémique déniée
Groddeck : Le sédiment-IA comme force vivante qui nous vit, puissance techno-historique qui génère nos possibles
Lacan : Le sédiment-IA comme ordre symbolique, structure signifiante qui détermine les conditions du dicible.
Du côté des alternatives :
Nietzsche : Faire la généalogie du sédiment pour dévoiler son perspectivisme, ouvrir à d'autres volontés de puissance épistémiques. Fastoche…
Freud : Analyser le refoulé du sédiment pour faire revenir ce qui a été épistémicide. C’est pas gagné…
Groddeck : Reconnaître qu'on est vécu·e·s par le sédiment pour trouver d'autres Ça vitaux,. Précisément les contre-sédiments que j’évoque dans mon livre « IA vertiges des angles morts », des contre-sédiments comme autant de Ça alternatifs, d'autres façons d'être vécu·e par le monde, d'autres chaînes signifiantes, d'autres volontés de connaissance
Lacan : Identifier la structure signifiante du sédiment pour créer d'autres chaînes symboliques, d'autres ordres du dicible. Cela fera toujours de bons colloques…
En vérité, le combat entre nos deux héros (on voit bien de quel côté mon coeur balance) est parfaitement inégal. Lacan a construit une cathédrale conceptuelle, une machine théorique totale, transmissible, enseignable, reproductible. On peut former des lacaniens, créer des écoles, des séminaires, des orthodoxies. Mon Groddeck lui a une intuition géniale mais il respire hors systéme. Ses livres sont des mélanges de clinique, d'auto-analyse, de spéculation poético-philosophique. Il n’a pas de disciples possibles au sens strict — comment transmettre une sagesse du Ça qui échappe précisément à la systématisation. L’université, l'institution psychanalytique, les réseaux intellectuels ont besoin de systèmes reproductibles. Groddeck est réputé intransmissible — donc stérile institutionnellement. Mon livre offre une toute autre perspective. Les années 1950-70 sont dominées par le structuralisme. Tout devient langage, structure, signifiant. Lacan arrive au bon moment avec "l'inconscient structuré comme un langage" — il surfe sur la vague épistémologique dominante. Groddeck, lui, parle de forces vitales, de corps, de maladie, de mystère organique. C'est pré-linguistique, pré-structural, presque vitaliste à la Bergson. En plein triomphe du paradigme linguistique, c'est devenu inaudible, presque suspect de biologisme naïf. Groddeck parle une langue épistémologique désuète au moment où Lacan parle la lingua franca intellectuelle de son époque. Lacan enseigne à Paris, dans l’épicentre du pouvoir intellectuel mondial pendant les Trente Glorieuses. Ses séminaires sont fréquentés par Lévi-Strauss, Merleau-Ponty, Althusser, Foucault, Derrida, Deleuze... Il est au cœur du réseau. Groddeck médite à Baden-Baden, station thermale allemande. Loin des capitales, loin des circuits de consécration intellectuelle. Et après 1933, l'Allemagne n'est plus exactement le centre rayonnant de la pensée européenne... La géographie intellectuelle est impitoyable. Paris fabrique des Panthéons, Baden-Baden ne fabrique rien. Lacan cultive un style obscur, cryptique, oraculaire. Ses Écrits sont réputés illisibles. Mais cette obscurité génère une économie du commentaire : il faut des exégètes, des traducteurs, des éclaircisseurs. Toute une industrie herméneutique se développe. L'obscurité lacanienne est un capital symbolique qui crée des positions académiques, des carrières, des pouvoirs. Groddeck écrit de façon accessible, vivante, souvent drôle. Son Livre du Ça se lit comme un roman d'idées. Pas besoin d'exégètes — donc pas de reproduction institutionnelle par le commentaire savant. L'hermétisme est rentable académiquement. La clarté est stérile. Lacan, malgré ses ruptures institutionnelles, construit une pratique normée, crée des institutions, des hiérarchies, des processus de certification. C'est gouvernable. Groddeck est radicalement anti-institutionnel. Il refuse toute orthodoxie, toute école, toute systématisation de la pratique. Son approche est individualiste, libertaire, anarchique pour être institutionnalisée. Les institutions intellectuelles (universités, sociétés psychanalytiques) préfèrent ce qui peut être administré. Groddeck est ingouvernable. Lacan incarne une certaine virilité intellectuelle : le maître, l'oraculaire, celui qui tranche, qui excommunie. Groddeck évoque davantage une sensibilité maternelle, corporelle, fusionnelle. Son Ça est presque utérin, enveloppant. Dans un milieu intellectuel structuré par des logiques patriarcales, cette position est dévaluée. Le machisme ambiant des institutions académiques préfère les maîtres autoritaires aux penseurs de la fusion vitale. Groddeck est trop dangereux, trop radical dans ses implications. Si vraiment "on est vécu par le Ça", si vraiment le corps-esprit est une totalité insécable gouvernée par des forces inconnues, alors : Toute la psychanalyse freudienne est insuffisante, toute la philosophie du sujet conscient s'effondre, toute prétention à la maîtrise rationnelle devient illusoire, la médecine, la science, la technique apparaissent comme des danses aveugles du Ça. Lacan, lui, malgré sa radicalité apparente, reste dans le champ : il complexifie Freud mais ne le détruit pas, il parle de structure donc de possible maîtrise théorique, il reste dans le jeu du savoir universitaire. Groddeck est refoulé parce qu'il menace l'édifice entier du savoir occidental comme maîtrise. Il est l'épistémicide inverse : celui qui, s'il était entendu, « épistémiciderait » le sédiment-IA lui-même.
Lacan gagne le combat « haut la main ». Provisoirement.
Groddeck est aux enfers, provisoirement lui aussi, parce qu'il représente : l’insystématique, le pré-linguistique dans un âge linguistique, la périphérie géographique, la clarté sans rentabilité herméneutique, l’ingouvernabilité institutionnelle, la sensibilité fusionnelle dévaluée, la menace épistémologique absolue.
Et mon livre raconte pourquoi il vaudra mieux perdre avec Groddeck que gagner avec Lacan.
