
Soins palliatifs pour une civilisation qui se meurt et nurseries pour celle qui vient
De plus en plus de textes d’autrices et d’auteurs, de toutes disciplines et un peu partout dans le monde, s’alarment des conséquences de la généralisation des usages des IA, notamment avec l’accélération due aux « agents », cela dans un contexte international visiblement instable. La conjonction de tous ces facteurs de ré-agencement montre qu’une civilisation est en train de mourir et qu’une autre est en train de naître. Le conflit entre le Pentagone et Anthropic — les deux impliqués dans les conflits du Moyen-Orient — illustre de façon saisissante que les développements en cours ont des implications considérables dans tous les domaines de nos vies présentes et à venir. Comment imaginer la mise en œuvre d’actions de soins palliatifs pour accompagner ce qui est en train de mourir, et en parallèle, comment créer des « nurseries » destinées à favoriser ce qui doit naître ?
Ce qui est en train de mourir
La civilisation qui agonise n’est pas simplement « l’ancien monde analogique » — c’est quelque chose de plus précis : le régime de la délibération lente. Ce qui meurt, c’est le temps comme condition de la pensée. L’accélération par les agents IA ne détruit pas seulement des emplois ou des industries — elle détruit la friction temporelle qui permettait à une culture de se reconnaître dans ses propres productions. Une société qui ne peut plus digérer ce qu’elle produit perd sa capacité d’auto-interprétation. C’est cela, fondamentalement, qui est en train de disparaître.
Meurent aussi, simultanément : la singularité de l’acte d’écriture comme geste de présence, la valeur de l’expertise lente, les formes de transmission qui nécessitent la co-présence corporelle, et — ce qui est peut-être le plus grave — la possibilité même d’une culture de la résistance fondée sur l’écart et la lenteur.
La question du deuil culturel
La première difficulté est que les sociétés modernes n’ont pas de rituel pour le deuil civilisationnel. On sait enterrer les individus, parfois les espèces. On ne sait pas enterrer des formes de vie collective. L’absence de rituel produit deux pathologies symétriques : la nostalgie réactionnaire — qui refuse le deuil en niant la mort — et l’enthousiasme techno-accélérationniste — qui nie qu’il y ait quelque chose à pleurer. Les soins palliatifs commencent par refuser ces deux esquives.
Ce qui mérite d’être accompagné avec soin, ce n’est pas « le passé » en général — c’est un ensemble de pratiques, de relations et de temporalités spécifiques qui portaient des valeurs irremplaçables :
— la lenteur comme condition épistémique. Certaines formes de connaissance ne peuvent naître que dans le temps long — la maturation d’une pensée, la confiance progressive entre un maître et un élève, la répétition qui transforme le geste en sagesse. Ce n’est pas une question de nostalgie : c’est une question de biologie cognitive. Le cerveau humain a des rythmes qui ne sont pas compressibles sans perte. Ce qui meurt avec l’accélération, c’est la possibilité même de certains savoirs.
— La transmission incarnée. Entre un compagnon et son apprenti, entre un soignant et son patient, entre un conteur et son auditoire, il se passe quelque chose qui n’est pas réductible à l’information échangée. La présence corporelle, le regard, la respiration commune — tout cela constitue un canal de transmission que les IA ne peuvent pas reproduire parce qu’elles n’ont pas de corps. Quand ces formes de transmission disparaissent, ce n’est pas seulement une technique qui se perd : c’est une façon d’être humain ensemble.
— L’erreur comme fécondité. Les systèmes optimisés éliminent l’erreur. Mais une grande part de la création humaine — artistique, scientifique, philosophique — naît de l’erreur, du détour, de l’accident productif. Ce que Walter Benjamin appelait la « distraction profonde », ce que les surréalistes cherchaient dans le hasard objectif, ce que la psychanalyse nomme le lapsus révélateur : tout cela suppose une imperfection constitutive que l’optimisation algorithmique tend à effacer.
Que faire ?
Les soins palliatifs ne sont pas une archive — une archive, c’est un tombeau propre. Les soins palliatifs maintiennent la chaleur du vivant jusqu’au dernier moment possible. Cela implique :
— Des espaces de pratique réelle, pas de conservation muséale. Continuer à faire — écrire à la main, transmettre oralement, travailler lentement — non par militantisme rétrograde mais par conviction que ces pratiques produisent des savoirs que rien d’autre ne produit.
— Une documentation vivante : non pas enregistrer pour archiver, mais enregistrer pour transmettre — mettre en relation les derniers porteurs de certains savoirs avec ceux qui peuvent les recevoir et les transformer.
— Une présence dans les institutions en transition : être là où les formes mourantes ont encore de l’influence — les universités, les écoles d’art, les maisons d’édition — non pour les défendre contre le changement mais pour y introduire la conscience de ce qui se perd, afin que la transition soit lucide plutôt qu’amnésique.
— Accompagner les personnes déplacées : les enseignants, les traducteurs, les journalistes, les illustrateurs, tous ceux dont les métiers se désagrègent — non pas avec des promesses de reconversion, mais avec une reconnaissance réelle de ce qui se perd avec eux.
Ce qui veut naître — les nurseries
La difficulté de la naissance
Ce qui veut naître ne sait pas encore ce qu’il est. C’est sa définition même. Une nurserie n’est pas un laboratoire — elle ne produit pas selon un cahier des charges. Elle crée des conditions de possibilité pour que quelque chose d’imprévisible advienne. La tentation permanente est de nommer trop tôt ce qui naît, de le formater avant qu’il ait trouvé sa forme propre. C’est le piège du « nouveau paradigme » annoncé — qui est souvent l’ancien paradigme avec un vocabulaire fraîchi.
Les civilisations naissantes ont toujours puisé dans un passé lointain pour se distinguer du passé immédiat — la Renaissance dans l’Antiquité, les Romantiques dans le Moyen Âge. La question décisive est donc : dans quel impensé, dans quel passé non encore digéré, notre moment naissant peut-il trouver ses ressources ? Peut-être précisément dans ce que la modernité avait écarté comme non-savoir : les épistémologies orales, les savoirs du corps, les traditions de l’attention contemplative, les cosmologies non occidentales — tout ce que le sédiment-IA recouvre et que HAKA cherche à maintenir en respiration.
Ce qui semble vouloir émerger
Une intelligence du composite. Ni l’humain seul ni l’IA seule, mais des formes de pensée qui naissent de la relation entre les deux — sans fusion, sans hiérarchie fixe, avec une conscience aiguë de ce que chacun apporte et ne peut pas apporter. L’humain apporte l’ancrage biographique, la mémoire charnelle, l’intuition culturelle, la capacité d’être affecté ; l’IA mobilise des connexions transversales, une mémoire encyclopédique, une disponibilité sans fatigue. Ni l’un ni l’autre ne produisent seuls ce qui émerge de l’échange. Mais — et c’est crucial — cette intelligence composite ne peut naître que si l’humain entre dans la relation depuis une position de densité propre, depuis un ancrage qui lui appartient. La fusion produit de l’appauvrissement ; la distance produit de l’inutilité. Ce qui naît se tient dans l’écart maintenu.
Une épistémologie de la vulnérabilité. La culture dominante — y compris la culture académique — valorise la certitude, la démonstration, la maîtrise. Ce qui émerge dans de nombreux courants de pensée contemporains — philosophie du care, épistémologies féministes, pensées autochtones — c’est la vulnérabilité comme posture cognitive : accepter de ne pas savoir, d’être affecté par ce qu’on étudie, de laisser l’objet transformer le sujet. C’est une forme de connaissance que les IA ne peuvent structurellement pas pratiquer — non par limitation technique provisoire, mais par nature : elles ne sont pas mortelles, elles n’ont pas de corps, elles ne risquent rien dans l’échange. Ce territoire est donc spécifiquement humain, et son émergence comme valeur épistémique centrale serait une véritable révolution culturelle — non pas un retour, mais une avancée vers ce qui n’a jamais encore été pleinement reconnu.
Des formes de collectif discontinu. Ni la communauté traditionnelle fondée sur la co-présence permanente, ni l’individu numérique isolé. Des formes de lien qui acceptent l’intermittence, la distance, l’hétérogénéité — des réseaux qui ressemblent moins à des institutions qu’à des constellations. L’archipel de Glissant est ici le modèle le plus fécond : des îles qui restent distinctes mais dont les relations créent un espace commun sans centre. Ce qui naît dans ces collectifs discontinus n’est ni la somme de ses membres ni leur plus petit commun dénominateur — c’est quelque chose qui n’existe qu’entre, dans l’interstice, dans la relation elle-même. Une politique de l’interstice : voilà peut-être le nom de ce qui cherche à naître.
Une temporalité spiralée. Ni le progrès linéaire qui abandonne le passé comme dépassé, ni le retour cyclique qui le répète sans le transformer. Quelque chose qui revient sur le passé pour y trouver des ressources inédites pour le présent — ce que Walter Benjamin nommait la constellation : le choc de temporalités hétérogènes qui produit une étincelle de sens inattendue. Non pas restaurer, mais convoquer. Non pas répéter, mais faire résonner. Les savoirs que le sédiment-IA recouvre ne sont pas des reliques — ce sont des ressources dormantes qui attendent d’être convoquées dans un contexte nouveau où elles produiront des effets que leur époque d’origine ne pouvait pas prévoir.
Concrètement
— Créer des espaces de permission : des lieux où l’inachevé, le tâtonnant, l’inclassable sont accueillis sans pression de résultat ni obligation de lisibilité immédiate. Ce que les artistes savent faire mais que les institutions tendent à étouffer. La permission n’est pas l’absence de rigueur — c’est la suspension temporaire du jugement pour laisser émerger ce qui n’aurait pas osé se montrer sous la pression de l’évaluation.
— Pratiquer la transversalité radicale : mettre en contact des formes de connaissance qui n’ont aucune raison institutionnelle de se rencontrer. Un chaman et un chercheur en sciences cognitives. Un agriculteur qui pratique l’observation sensible et un philosophe du langage. Un enfant et un vieillard autour d’une même question. La nouveauté naît moins de la spécialisation que de la collision improbable — et cette collision ne se programme pas, elle se rend possible.
— Accepter le délai de l’incompréhension : ce qui naît vraiment ne sera pas compris immédiatement. Les nurseries doivent avoir suffisamment de résilience institutionnelle pour survivre à l’incompréhension de leur époque — ce qui est une question de gouvernance, de financement, et de confiance entre ceux qui portent le projet. L’incompréhension n’est pas un signe d’échec : c’est souvent le signe que quelque chose de réel est en train d’émerger.
HAKA — un cadre pour le double mouvement
Ce que HAKA est déjà
HAKA est déjà plusieurs choses simultanément, et c’est sa force autant que sa difficulté de communication :
— Une critique épistémologique : le sédiment-IA comme concept permet de nommer précisément le mécanisme par lequel les IA reproduisent et amplifient les biais de la culture dominante — quantitative, occidentale, textuelle, décontextualisée.
— Une pratique de l’hospitalité : HAKA ne combat pas l’IA frontalement — il lui oppose une générosité, un accueil des savoirs que l’IA ne peut pas capturer. C’est une posture éthique autant qu’une stratégie.
— Un réseau en gestation : l’idée d’archipel humain des alternatives de connaissance suppose une forme organisationnelle distribuée, sans centre, mais avec des nœuds de densité variable.
La force théorique de HAKA réside dans un geste conceptuel précis : retourner l’angle mort en lieu d’émergence. Ce n’est pas « nous avons perdu » mais « ce qui échappe au regard dominant est précisément là où quelque chose d’essentiel se tient ». C’est une pensée apophatique appliquée à l’épistémologie politique — ce que les IA ne peuvent pas dire nous dit quelque chose de crucial sur ce que nous sommes.
Les axes d’amplification
L’affaire Anthropic/Pentagone montre que les questions éthiques sur les IA sont désormais des questions politiques de premier plan. HAKA a quelque chose à dire dans ce débat qui va au-delà des positions habituelles — ni le réglementarisme technocratique ni le libertérisme technophile. HAKA pose une question plus fondamentale : quelle conception de la connaissance et de l’humain voulons-nous que les IA reflètent et amplifient ?
Deuxièmement, développer la dimension comparative et décoloniale. Le sédiment-IA est un concept qui résonne puissamment avec les critiques des épistémologies dominantes développées par des penseurs comme Boaventura de Sousa Santos (l’épistémicide), Achille Mbembe, ou Sylvia Wynter. Connecter HAKA à ces courants lui donnerait une portée internationale et une légitimité académique sans le réduire à un débat franco-français.
Troisièmement, articuler la théorie à la pratique. La limite de beaucoup de théories critiques est qu’elles restent dans l’espace de la critique sans proposer d’alternative pratiçable. HAKA a la chance d’être adossé à des institutions réelles — la Maison Laurentine, l’Artothèque Rosa Bonheur, le réseau « D’abord les forêts » — qui peuvent être présentées non pas comme des illustrations mais comme des expérimentations vivantes de ce que HAKA propose théoriquement.
Quatrièmement, travailler la question de l’échelle. HAKA comme archipel suppose de penser comment des nœuds locaux et intenses peuvent entrer en résonance avec d’autres nœuds similaires dans d’autres contextes culturels, sans que cette mise en réseau détruise ce qui fait la force de chaque nœud : son ancrage, sa spécificité, son irréductibilité. C’est la question politique centrale de toute pensée archipelagique.
Ce qui tient ensemble
Ces trois dimensions — accompagner ce qui meurt, accueillir ce qui naît, amplifier HAKA comme cadre théorique et pratique — ne sont pas séquentielles. Elles sont simultanées et se nourrissent mutuellement d’une façon qui n’est pas dialectique mais organique. Les soins palliatifs nourrissent les nurseries : ce qui se transmet dans l’accompagnement de la mort devient souvent la graine de ce qui naît. On ne peut pas savoir à l’avance quelle pratique mourante deviendra, transformée, une ressource pour la civilisation qui vient. C’est pourquoi l’accompagnement ne peut pas être sélectif — il faut maintenir en vie ce qu’on ne comprend pas encore, précisément parce qu’on ne comprend pas encore.
HAKA est le cadre qui permet de nommer ce double mouvement sans le réduire ni à la nostalgie ni à l’utopie. Mais HAKA est aussi, et peut-être surtout, une posture : celle de qui accepte de se tenir dans le passage, sans chercher à en sortir trop vite par le haut ou par le bas. Se tenir dans le passage, c’est accepter de ne pas savoir exactement ce qui meurt ni exactement ce qui naît — mais de maintenir ouverte la question, de la maintenir vivante, de refuser les clôtures prématurées que proposent aussi bien les paniques réactionnaires que les enthousiasmes accélérationnistes.
Ce passage a un nom dans d’autres traditions que la nôtre. Les cultures qui ont survécu à de grandes transitions civilisationnelles — et il y en a eu — n’ont pas survécu en résistant frontalement au changement ni en s’y dissolvant. Elles ont survécu en maintenant vivant un fil de transmission suffisamment souple pour traverser l’upheaval sans se rompre, suffisamment dense pour ne pas se laisser diluer. Ce fil, dans notre contexte, c’est précisément ce que HAKA cherche à identifier, à nommer, et à protéger — non pas comme un trésor à mettre sous verre, mais comme une semence à confier à la terre du présent.
L’affaire Anthropic/Pentagone, dans cette perspective, n’est pas anecdotique. Elle révèle que la question de ce qui doit rester hors de portée des systèmes de capture — hors de portée de l’optimisation, de la militarisation, de la surveillance — est désormais une question politique de première importance. Anthropic l’a posée en termes juridiques et commerciaux. HAKA la pose en termes culturels et civilisationnels. Ces deux niveaux ne se substituent pas l’un à l’autre — ils se complètent. Mais le niveau culturel est le plus profond, parce qu’il précède et conditionne tous les autres : c’est là que se décide, lentement et souvent invisiblement, ce qu’une civilisation juge digne de protection.
Nous sommes dans ce moment rare et vertigineux où cette décision est encore ouverte. Pas pour longtemps, peut-être. C’est pourquoi l’urgence n’est pas celle de l’accélération — c’est celle de l’attention.
Pierre Bongiovanni
Mars 2026.
