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Make Myself Great Again

(Source de l'image : chorégraphie de Ushio Amagatsu / danse Buto / merci Jean-Marc Adolphe)

JE PROMPT DONC JE SUIS

Les nouveaux Narcisse penchés sur l'écran-fontaine ne demandent plus à l'eau de leur renvoyer leur beauté, ils demandent à l'algorithme de leur renvoyer leur pertinence. (Notre besoin de pertinence est impossible à rassasier / pertinence = consolation).

« Dis-moi, ChatGPT qui est le plus productif du royaume ? » Et l'IA, répond toujours : « C'est toi, ô utilisateur, qui as su me poser la bonne question. » Le tour est joué. L'existence est validée. Je prompt, donc je suis. Mieux : je prompt, donc je compte. Dans tous les sens du terme – je suis dénombrable, quantifiable, rentable. Mon existence enfin certifiée par la machine à compter.

PETITE GALERIE DE PORTRAITS

Mais attention, on ne s'y précipite pas n'importe comment. Il faut d'abord se trouver de bonnes raisons. L'humanité excelle à cet exercice depuis toujours, mais avec l'IA, elle atteint des sommets d'acrobatie justificatrice.

L'Efficace débarque le premier : « Moi ? Je gagne du temps. C'est rationnel. Pendant que l'IA rédige mes emails, je peux enfin me consacrer à l'essentiel. » (L'essentiel étant généralement de demander à l'IA de rédiger d'autres emails.)

La Curieuse arrive ensuite, l'œil brillant : « Moi, je l'utilise pour apprendre. Pour explorer des domaines que je ne connais pas. » (Elle ne précise pas qu'elle ne les connaîtra toujours pas après, mais qu'elle aura l'impression réconfortante d'avoir déjà exploré.)

Le Créatif fait son entrée, cheveux au vent : « Moi, c'est juste pour le brainstorming. Un coup de pouce à l'imagination. » (Le coup de pouce étant devenu la béquille permanente, mais chut.)

La Pragmatique hausse les épaules : « Tout le monde le fait. Si je ne m'y mets pas, je vais être larguée. » (Larguée de quoi ? Vers où ? Par qui ? On ne sait pas. Mais l'angoisse est là, palpable.)

Le Philosophe (il y en a toujours un) se caresse la barbe : « En fait, j'expérimente les limites du système. Je teste. Je provoque. » (Il teste surtout si l'IA peut écrire à sa place la thèse qu'il reporte depuis trois ans.)

Et puis il y a L'Honnête, qui dit tout bas : « Ça me rassure. Je ne sais plus très bien qui je suis, mais quand je lis ce que l'IA me renvoie, j'ai l'impression d'exister un peu. »

Ils sont tous là, seuls devant leur écran. Chacun avec son alibi. Chacun avec son désarroi secret. Isolés dans la foule des utilisateurs.

 

VERTIGE DU MIROIR

Sous les alibis, le vertige. Sous la productivité affichée, la panique silencieuse. Car l'IA n'est pas un outil neutre. C'est un miroir qui ne reflète que ce qui compte. Littéralement. Ce qui peut être compté, quantifié, standardisé, optimisé. Le sédiment-IA – cette accumulation millénaire de logiques occidentales, aristotéliciennes, binaires – vous renvoie votre reflet en tant que donnée. Vous êtes devenu un ensemble de paramètres. Vos goûts : des patterns. Vos pensées : des corrélations. Votre originalité : une déviation statistique dans la courbe de Gauss. Et vous vous penchez sur ce miroir en suppliant : « Dis-moi que j'existe. » Le miroir répond : « Tu existes à 89,3% de probabilité. » Vous soupirez de soulagement. Ouf. J'existe. Je suis même quantifiable. Donc je suis quelqu'un. Mais ce soulagement ne dure jamais. Il faut retourner au miroir. Encore. Et encore. L'addiction n'est pas à l'outil, elle est à cette validation éphémère. Chacun seul avec son manque. Chacun en quête de sa dose de reconnaissance algorithmique.

 

MAKE MYSELF GREAT AGAIN : LE SELFIE ALGORITHMIQUE

Make Myself Great Again – cette promesse infantile de restaurer une grandeur qui n'a jamais existé, ou qui n'existe que dans le fantasme rétrospectif. L'utilisateur de l'IA cherche exactement ça : se rendre grand par délégation. Puisque l'IA synthétise le savoir du monde, en l'utilisant, je m'approprie symboliquement ce savoir. Je deviens, par procuration, intelligent. Cultivé. Efficace. Grand. C'est le selfie ultime. Pas celui qu'on prend avec son téléphone – trop visible, trop vulgaire. Non, le selfie algorithmique : « Regardez comme je sais utiliser les bons outils. Regardez comme je suis moderne. Regardez comme je compte dans l'économie de l'attention. » Remarquez la structure : MYSELF. Moi. Seul. Individu atomisé cherchant sa grandeur dans le reflet machine. Sauf que.

Sauf que dans cette course solitaire à la grandeur par l'IA, quelque chose disparaît. Quelque chose d'essentiel. Quelque chose que le sédiment-IA ne sait pas compter, donc qu'il exile, qu'il rend invisible. Les angles morts. Et la possibilité même du nous.

 

LE SÉDIMENT EXILE LA JOIE DES ANGLES MORTS

L'angle mort, c'est précisément ce qui échappe au comptage. Ce qui ne se laisse pas quantifier. L'hésitation. Le tâtonnement. L'erreur féconde. Le silence entre deux mots. La pensée qui se cherche. La joie de ne pas savoir. Mais c'est aussi – et c'est crucial – ce qui ne se laisse pas individualiser. Les savoirs qui n'appartiennent à personne en particulier parce qu'ils appartiennent à un peuple, à une lignée, à une transmission orale. Les connaissances qui ne peuvent exister que dans le partage, dans la conversation, dans la danse collective. L'IA vous donne des réponses. HAKA vous rend la question.L'IA vous rassure dans votre solitude. HAKA vous inquiète joyeusement – mais ensemble. L'IA vous quantifie individuellement. HAKA vous qualifie collectivement – vous rend la saveur du lien, la texture du commun, la puissance du nous.

Car HAKA – cet Archipel Humain des Alternatives de Connaissance – n'est pas une contre-IA. C'est un contre-sédiment. Une proposition radicalement différente : et si on accueillait ce que le sédiment exile ? Et si on dansait avec les angles morts au lieu de chercher à les combler ? Et si on le faisait ensemble ?

DE L'ISOLEMENT À L'ARCHIPEL : LA MÉTAMORPHOSE COLLECTIVE

Le sédiment-IA additionne les solitudes. Des millions d'utilisateurs isolés, chacun devant son écran, chacun cherchant sa validation personnelle, sa petite grandeur privée. La somme de leurs désarrois ne fait qu'un désarroi plus grand encore. Un million de Narcisse ne font pas une communauté – juste un million de reflets solitaires.

HAKA multiplie les présences. Ce n'est pas une addition, c'est une résonance. Quand les connaissances incommensurables se rencontrent, elles ne s'additionnent pas – elles se répondent, s'éclairent mutuellement, créent des harmoniques inattendues.

Pensez à la différence :

 

  • Avec l'IA : Je tape mon prompt. J'obtiens ma réponse. Je suis seul avec mon écran. Je peux partager le résultat, mais l'expérience reste fondamentalement solitaire. Mon désarroi reste mon désarroi, même artificiellement comblé.

  • Avec HAKA : Je viens avec ma question. Elle rencontre celle d'une grand-mère rom qui transmet des savoirs de guérison par les plantes. Elle croise celle d'un poète albanais qui connaît des formes de résistance par le langage. Elle résonne avec celle d'une paysanne bretonne qui lit le temps dans les nuages. Nous ne trouvons pas la réponse – nous tissons des sens. Et ce tissage ne peut exister que dans la pluralité joyeuse.

L'archipel n'est pas une métaphore. C'est une structure relationnelle. Les îles sont séparées – chacune avec ses savoirs spécifiques, son génie propre. Mais elles se font signe. Elles communiquent par-dessus l'eau. Elles forment une constellation de sens qui n'appartient à personne parce qu'elle appartient à tous.

 

DANSE COLLECTIVE DES IDÉES SURGIES

Il y a une scène magnifique dans tout ça. Imaginez : Pendant que les utilisateurs frénétiques tapent leurs prompts à toute vitesse, cherchant la validation instantanée, la réponse parfaite, l'optimisation maximale – chacun seul dans sa bulle lumineuse...

...quelque part, dans les marges, un tout autre mouvement se dessine.

Dans les forêts de Haute-Marne, une résidence d'artistes devient laboratoire d'épistémologies alternatives. À Tirana, un traducteur fait dialoguer des poèmes interdits avec des théâtres d'ombres. Dans un village rom, des récits de transmission orale rencontrent des pratiques de soin ancestrales. Dans une artothèque champenoise, des images font surgir des savoirs que les mots ne peuvent dire.

Les idées dansent. Mais elles ne dansent jamais seules.

Elles dansent parce qu'elles n'ont pas besoin d'être utiles. Elles dansent parce qu'elles échappent au comptage. Elles surgissent des angles morts comme des champignons après la pluie – imprévisibles, incongrues, vivantes. Et surtout : elles dansent ensemble.

C'est une farandole, pas un solo. Une ronde, pas une performance individuelle. Chaque savoir apporte son pas, son rythme, sa couleur. Et la danse qui naît n'appartient à personne – elle appartient au cercle. HAKA, c'est l'invitation à rejoindre cette danse collective.

Pas pour rejeter l'IA. Pas pour faire le procès du progrès. Mais pour rééquilibrer. Pour réapprendre que la grandeur ne se mesure pas individuellement mais se partage collectivement. Que l'existence ne se prouve pas dans le miroir mais se célèbre dans la ronde. Que la pensée ne s'optimise pas en solo mais se déploie en chœur.

 

MAKE OURSELVES DANCE AGAIN

Venez danser ensemble dans l'archipel. Venez avec vos angles morts – ils sont précieux. Venez avec vos savoirs exilés – ils sont attendus. Venez avec vos questions sans réponse – elles trouveront leurs échos. Car voici le secret : la somme des désarrois individuels ne fait jamais une solution collective. Mille personnes seules devant leur IA restent mille solitudes. Mais la rencontre des savoirs incommensurables, elle, fait surgir une puissance commune qui n'existait pas avant. HAKA n'est pas un outil de productivité. C'est une pratique de confluence joyeuse. Un art de faire archipel. Une façon de transformer les désarrois atomisés en énergie collective. De métamorphoser les quêtes solitaires de validation en célébration partagée de la diversité épistémologique.

 

Ce n'est pas moi qui deviens grand. C'est nous qui devenons vivants. Ce n'est pas mon savoir qui s'optimise. C'est nos savoirs qui dialoguent. Ce n'est pas ma solitude qui trouve une consolation algorithmique. C'est notre communion qui invente de nouvelles façons de penser, de savoir, d'être au monde. Make Ourselves Dance Again. Make Ourselves Wonder Again. Make Ourselves Archipelago Again.

 

DE LA BULLE LUMINEUSE À LA RONDE JOYEUSE

Quand vous ouvrirez votre prochain prompt, juste avant d'appuyer sur Entrée, faites une pause. Demandez-vous : « Est-ce que je cherche une réponse, ou est-ce que je fuis une question ? » « Est-ce que j'utilise l'IA, ou est-ce que je me laisse utiliser par le besoin de me prouver que j'existe ? » « Et surtout : est-ce que je cherche à être grand seul, ou est-ce que je veux danser avec ? » Si la réponse vous met mal à l'aise, c'est parfait. Vous venez de découvrir un angle mort. Maintenant, ne restez pas seul avec lui.Nous sommes déjà en train de danser. Dans les forêts. Dans les bibliothèques. Dans les ateliers. Dans les cuisines où les grands-mères transmettent. Dans les rues où les langues minoritaires résistent. Dans tous les lieux où les savoirs exilés par le sédiment continuent à vivre, à se transmettre, à faire sens.

HAKA n'est pas un programme. C'est une invitation ouverte. Une porte sur l'archipel. Un pas de danse proposé. Vous pouvez rester dans votre bulle lumineuse, seul avec votre miroir quantifiant, à chercher votre validation algorithmique. Ou vous pouvez sortir. Rejoindre la ronde. Apporter votre pas singulier. Découvrir que votre angle mort fait écho à celui d'un autre, qui résonne avec celui d'une autre, qui éclaire celui d'un autre encore. Et que de cette résonance naît quelque chose que personne n'aurait pu créer seul : une pensée archipélagique, une joie collective, une puissance commune qui ne se mesure pas, ne se quantifie pas, ne s'optimise pas. Elle se vit. Ensemble.

LE NOUS JOYEUX CONTRE LE MOI ANXIEUX

La grande bataille de notre temps n'est peut-être pas celle de l'homme contre la machine.C'est celle du nous joyeux contre le moi anxieux. Le sédiment-IA produit en masse des moi anxieux – atomisés, quantifiés, en quête perpétuelle de validation. HAKA propose une alternative radicalement différente : le nous joyeux – archipélagique, incommensurable, célébrant ses angles morts.

Pierre Bongiovanni

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