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              I.A vertiges des angles morts

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212 pages, 125 x 190 mm

Essai

Époque: XXIe siècle

ISBN: 9782959380747

Extrait

Après le déluge, il y aura un après. 

Mais, si la paralysie nous gagne, le monde sera figé par un sédiment normalisé, comme l’est Internet désormais. Les relations humain-machine seront reconfigurées, pas nécessairement du bon côté. Des choses auxquelles nous tenons seront perdues irrémédiablement, comme le temps nécessaire à la célébration du ronronnement des chats, les clins d’œil échangés avec des inconnus, les salutations aux roches et aux objets, et bien d’autres choses essentielles encore. D’autres, absolument imprévisibles, naîtront, il faudra faire avec, ou pas. En attendant d’y voir plus clair il faut s’accrocher. Et reprendre l’initiative. Il est sans doute encore temps. Nous sommes dans un entre-deux provisoire. Ce moment est unique.

Les I.A peuvent «converser», «créer», «raisonner», et touchent des millions de personnes, Elles sont devenues infrastructure. Les méthodes d’entraînement changent, les régulations ne sont pas encore établies, les standards ne sont pas verrouillés, les monopoles ne sont pas encore stabilisés.

La technologie existe mais ses usages ne sont pas encore déterminés. Le sédiment est assez développé pour être transformateur et transformé. Il est encore ouvert, expérimental, incertain, anarchique. 

Dans 10 ans le sédiment sera constitué et notre propre devenir commun sera figé comme une légende énigmatique du passé dont nous auront perdu le code d'accès.

 

Nous voyons clairement le problème. Nous avons les outils conceptuels pour l’analyser. Nous avons l’expérience pratique pour agir. Nous avons le courage pour entrer dans l’arène. Nous avons la joie nécessaire pour tenir la distance. Cette conscience critique pourrait disparaître si les observateurs critiques les plus pertinents deviennent tous les consultants bien payés des conglomérats, si nous renonçons face à l’immensité de la tâche, si nous acceptons que les voix singulières soient exclues des conversations décisives.

 

Combien de temps reste-t-il ? 3 à 7 ans peut-être pour expérimenter, penser les régulations avant que les monopoles se muent en empires intouchables. En théorie comme en pratique, il faudrait agir maintenant. Chaque jour qui passe, la fenêtre se ferme un peu plus.

Pourquoi attendre? Il faut tisser des alliances durables. Adopter la sagesse du jardinier, celle de planter au bon moment, c'est-à-dire maintenant, préparer le sol correctement, avec des fondations théoriques, choisir les bonnes graines et les bons partenaires, puis laisser le bon sens faire son œuvre.

Nous échouerons et échouerons encore. Soit. Nous agirons quand même. Parce que c’est la seule chose sensée et joyeuse à notre portée. 

 

Il faut imaginer Sisyphe heureux. Même sachant que le rocher retombera, il le pousse. Et trouve sa joie dans l’acte lui-même.

Nous pouvons penser une organisation en archipel : cellules multiples, inclusion radicale, ensemencement de la diversité,  préservation de ce qui doit l’être, abandon de ce qui doit mourir. 


Le sédiment à venir dont nous parlons maintenant est  un processus continu de mise en commun qui permet de négocier constamment les règles, qui reconnaît les conflits, qui évolue avec les participants, qui implique des responsabilités multiples, envers des communautés multiples, avec des temporalités multiples, des ontologies multiples et qui embrasse la responsabilité trans-générationnelle. 


Nous sommes dans la montée des eaux. Peut-on arrêter le déluge ? Non. Jamais, même dans les mythes, le déluge ne peut être arrêté. Les dieux, s’ils existaient, ne le pourraient pas. La seule option est de construire des arches pour rester humain dans un monde inondé de signes vides. C’est une résolution pour préserver les manières de connaître,  préserver les manières d’être, de se relier, de se déplier, pour préserver les liens et le sens des mots. 


Une convergence de motivations incommensurables pour créer des espaces où coexistent de multiples manières de vivre la relation à la connaissance, à la technologie, au cosmos, aux générations, aux non-humains. Un tissage de responsabilités, de relations, d’alignements, de sagesses. 

 

L’arche préservera les savoirs, les techniques, les rituels, les cellules de sens commun, les méthodes de transmission, la patience, la beauté, la joie et le doute.

 

Sinon quoi?

 

La capitulation n’est pas une option. 

Note de l'éditrice

Avec l’intelligence artificielle, Pierre Bongiovanni ne cherche pas à extraire des «résultats» répondant aux attentes d’une époque binaire, sans nuance, du «pour» ou «contre». Il met en résonance les pensées de Georg Groddeck, Barbara Cassin, Francisco Varela, Toni Negri, Guy Debord, Heiner Müller, le Yi Jing et les cultures non-occidentales avec le sédiment-IA, résonances au sens musical, pour que des harmoniques inaudibles se révèlent, des connexions qui dormaient trouvent soudain leur formulation. L’auteur observe ce qui émerge quand son vagabondage intellectuel croise le sédiment numérisé.

Pierre Bongiovanni invente une pratique. Une manière novatrice de penser avec et contre les conglomérats commanditaires des systèmes IA. Une voix émerge du dialogue lui-même et traverse ce livre. L’auteur propose l’archipélisation des savoirs qui coexistent pour multiplier les points d’émergence sans les forcer à converger. Accepter que toutes les îles ne forment pas un continent. Cultiver la puissance et la joie d’exister dans leur diversité irréductible.

L’auteur dérive, au sens situationniste du terme. Il se laisse porter par les forces du terrain conceptuel, découvre ce que la carte ne montre pas, accepte les détours et les bifurcations. Cette dérive permet le dialogue avec l’IA comme on médite, avec une attention flottante, une ouverture à l’inattendu, un refus de succomber à l’urgence de la technologie. Il introduit un concept et observe ce qui germe. Il pose une question oblique et laisse venir la réponse depuis les angles morts du système computationnel .

Parce que nous sommes à un moment charnière. L’intelligence artificielle suscite deux réactions dominantes : l’enthousiasme technophile et la critique dystopique. Les deux positions, aussi opposées soient-elles, partagent le même présupposé : l’IA est un outil utilisé ou subi. Pierre Bongiovanni ouvre une troisième voie. Il traite, sans aucune naïveté ni techno-optimiste, l’IA comme un organisme en croissance . Il pense en termes d’écosystèmes, de symbioses, de cultures partagées. Cette approche nous manquait cruellement. Les ingénieurs créent les systèmes mais ne pensent pas leurs implications culturelles. Les philosophes critiquent mais ne pratiquent pas assez pour comprendre les nuances. Les artistes expérimentent mais manquent souvent de concepts pour théoriser leurs intuitions.

Ce livre assume une forme hybride : dialogues philosophiques, carnets de pensée, propositions théoriques, moments contemplatifs, décrochages poétiques. Cette alternance constitue le souffle même du livre.

Entretien

I.A Vertiges des angles morts — Pierre Bongiovanni

Éditrice

Ce livre ne commence pas par une définition. Il commence par un déplacement.

Nous vivons un moment saturé de discours sur l’intelligence artificielle. Des discours rapides, performatifs, souvent prescriptifs. Il faudrait choisir : pour ou contre, enthousiasme ou inquiétude, adhésion ou rejet. I.A Vertiges des angles morts ne choisit pas un camp. Il choisit un rythme. Un rythme plus lent.

Auteur

Je n’ai pas écrit ce livre pour expliquer l’intelligence artificielle. Je l’ai écrit pour observer ce qui se produit quand on accepte de ne pas la réduire à un outil, ni à une menace. J’ai cherché à dialoguer avec l’IA comme on médite : avec une attention flottante, sans objectif de performance, sans urgence de conclure. Introduire une question. Regarder ce qui germe. Écouter ce qui vient des angles morts.

Éditrice

Ce qui nous a frappés, aux éditions sama, c’est précisément cela : ce livre ne cherche pas à maîtriser son sujet. Il accepte l’inconfort, le vertige, l’indétermination.

Il met en résonance des pensées éloignées — philosophie critique, psychanalyse, traditions non occidentales, dérive situationniste — sans les faire entrer de force dans un cadre unique. Il ne synthétise pas. Il cohabite. Il  célèbre l’hospitalité cardinale.

Auteur

J’ai pensé ce livre comme une archipélisation des savoirs. Toutes les îles ne forment pas un continent. Et toutes n’ont pas vocation à converger.

Les différences, les écarts, les dissonances ne sont pas des problèmes à résoudre. Ce sont des lieux où quelque chose peut encore advenir. Les angles morts ne sont pas des manques : ce sont des zones de potentialités.

`Éditrice

La forme du livre répond à ce geste. Fragments, dialogues, carnets, propositions théoriques, moments poétiques. Une écriture qui accepte les détours, les bifurcations, les pauses. Un livre qui demande du temps — et qui en offre en retour.

Auteur

Si ce texte a une ambition, c’est peut-être celle-ci : ouvrir un espace de pensée partagé, là où les technologies imposent souvent la vitesse, la certitude, la décision immédiate. Rester au bord. Habiter le vertige. Et penser depuis ce qui nous échappe encore et encore.

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